26e Dimanche TOC

Le riche mourut, et on l’enterra aussi…

Luc 16,19-31

 

Voilà une déclaration qui pourrait bien me causer un procès et qui pourtant dit vrai ; sinon, Jésus n’insisterait pas autant. Et pour en prendre conscience, il s’avère nécessaire de camper les personnages de cette parabole du 26e Dimanche du Temps Ordinaire de l’année liturgique C, afin de pouvoir tirer l’essentiel de l’enseignement du Verbe.

C’est évidemment une parabole que nous connaissons tous par cœur ; c’est celle des deux personnages : le riche qui a drôlement profité de son « carpe diem », qui, grâce à ses biens matériels, a pratiquement gouté à tous les plaisirs de la vie, sans absolument aucune ombre de souffrance, mais qui a malheureusement fait fi des biens spirituels. Parallèlement, nous avons Lazare (non pas le frère de Marthe et de Marie dont Jésus a réanimé / Jean 11) qui n’a que sa misère et ses plaies que les chiens n’arrêtaient pas de lécher ; ce pauvre qui n’avait même pas pu se nourrir des miettes de la table du riche ; ce malheureux, pour faire bref, qui, dans sa privation extrême, a déjà fait son « enfer » sur la terre.

Par ailleurs, il est intéressant de constater que Jésus n’y fait pas mention de Lazare comme quelqu’un de vertueux, de fidèle à Dieu, de généreux… de même qu’il ne qualifie pas non plus le riche de pervers, de voleur, d’exploiteur, de scélérat. Il ne dit pas qu’il est orgueilleux et hautain, qu’il a banni Dieu et son prochain de sa vie, qu’il ne cherche que son propre bonheur en piétinant sur celui les autres. Tout cela était probablement vrai, mais le Christ ne le dit pas… sinon, il nous serait légitime de nous excuser, disant que cette portion d’évangile ne nous concerne pas : nous ne sommes ni riches ni mauvais ni pervers…

Autre constat, c’est que Jésus ne se plait pas du riche du fait qu’il baignait dans la rivière de la richesse. Car la richesse, je le répète, n’est pas mauvaise en elle-même. D’ailleurs, au temps de Jésus (l’Homme historique) la richesse était considérée comme un signe de bénédiction divine. Jésus reproche au riche du seul fait qu’il n’a pas vu Lazare, le fait de son égoïsme démesuré qui ne l’a fait voir que lui-même. Jésus a condamné son indifférence envers Lazare, sa secheresse humanitaire. Il a laissé ses richesses lui obstruer la vue, si bien qu’un abime entre lui et le pauvre, entre Dieu et lui-même, s’est établi, afin qu’on ne vienne pas jusqu’à lui.

Etre riche n’est pas un mal, ce n’est pas un vice honteux ; par contre, il y a une bonne et une mauvaise manière de l’être. Et c’est exactement ce sur quoi Jésus veut attirer notre attention : nos péchés d’omission, notre incapacité de voir la réalité et nos refus de venir en aide sont sans doute les fautes les plus graves que nous commettions. En ce 26e Dimanche, le Christ nous invite, chacun personnellement, à réfléchir autour de cette question : comment, en dépit de ce que j’ai, rester ouvert au partage et à la compassion ?

Oui, c’est important puisque la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare est plus que jamais d’actualité ; si actuelle que, entre autres, Amel Bent, dans sa musique # on porte nos vies, de son dernier Album #Demain, ne peut s’empêcher de la chanter : « Et dans l’ignorance, chacun pour sa peau, chacun sa misère. On ne pense qu’à nos vies, car la vie des AUTRES nous INDIFFERE. C’est comme si JE n’existais pas, TU me regardes souffrir en silence, le cœur en éclat, comme si ta vie valait plus que me vie. Ici règne LA LOI DE L’IGNORANCE et du CHACUN POUR SOI… »

Oui, c’est une situation qui est encore belle et bien familière aux hommes et femmes du 21e siècle que nous sommes. Partout, on n’arrête pas de constater au quotidien ces milliers de riches « qui portent des vêtements de luxe et font chaque jour des festins somptueux »,  alors qu’à leurs portes se trouvent des millions de « Lazare qui voudraient bien se rassasier de ce qui tombe de leur table des riches ». On la dénonce, mais tout continue….

Comment ne pas penser à tous ces Haïtiens qui sévissent, sans espoir de s’en sortir, dans la misère noire depuis toutes années, qui se résignent de subir l’humiliation en terres étrangères ? Un peuple, victime de ses propres Responsables foncièrement patri-poches, dont l’humeur mélancolique devient sa seconde nature… Comment ne pas s’arrêter sur ces femmes et ces enfants qui ont dû fuir leur pays en guerre ? Tant de gens partout dans le monde qui sont inquiets de leur avenir et de celui de leurs enfants ? Ces frères et sœurs de Mère Terre qui ont tout perdu et se retrouvent dans la plus extrême précarité.

Comment ne pas penser à tous ces gens autour de nous qui sont dans le besoin ? Point n’est besoin d’aller trop loin, il suffit de jeter un coup d’œil sur ceux qui trainent dans les rues et qui n’ont que les étoiles pour toit, les malades qui n’ont aucun recours, les personnes âgées qui souffrent de solitude, ces jeunes professionnels sans emploi, les drogués, les alcooliques, des jeunes qui ont besoin de repères, les orphelins qui ont besoin d’un coup de main…

Cette parabole ne s’évanouit donc pas dans les brumes du passé ; elle nous rejoint, et cela ne fait aucun doute. A travers cette péricope évangélique, le Christ s'adresse à chacun de nous et nous rappelle que le jugement ne vient pas à la fin de notre vie. C’est maintenant que tout se passe. C’est maintenant, selon notre solidarité avec frères et sœurs qui sont dans le besoin, que nous sommes en train de bâtir notre ciel, ou que nous creusons un abîme profond entre le ciel et nous.

De quoi sommes-nous riches ? De quoi suis-je riche ? De quoi es-tu riche ? De l’argent ? Rappelle-toi sans cesse qu’il est souvent trompeur. Ne cherche pas à t’enrichir dans l’objet d’avoir un statut social important, afin qu’on parle de toi comme Monsieur un tel / Madame une telle… Attention !!! Car, la richesse qui souvent nous rend aveugles sur la misère des autres, peut aussi nous rendre aveugles sur notre propre fragilité humaine. Et la mort vient toujours pour nous rappeler que les richesses ne peuvent pas toujours nous protéger (voir absolument le Psaume 49 [48]).

Comme le dit Amel Bent dans la même chanson : « Quand viendront les flammes, il sera trop tard pour être solidaire… » De préférence, profite de ton souffle, qu’on pourrait te réclamer à n’importe quel instant (Luc 12,20) pour travailler de manière à faire de ta vie un terre d'amour et d'accueil à tes frères et sœurs, particulièrement ceux qui ont besoin d’attention, à ceux qui ont soif d’être secourus, à ceux qui vivent mal, qui perdent tout espoir et espérance : offre-leur un peu de la lumière de ta foi. Construis dès ici-bas ton ciel, car il n’y a de pire destin que les destructrices flammes de l’enfer.

Donc, aujourd’hui, si tu écoutes la voix du Seigneur, ne ferme pas ton cœur (He 3,7-8)

Priere :

Ouvre mes mains, Seigneur, qui se ferment pour tout garder,

Le pauvre a faim devant ma maison : apprends-moi à partager !

 

Père Emmanuel Fénélus

Diocèse de Fort-Liberté, Haïti

 

Lazare et le riche