Jean 8.1–11

Jesus ecrit par terre

 

Des phénomènes climatiques, donc naturels (tempête, raz-de-marée, tsunami…) peuvent provoquer une vague ou des gonflements d'eau causant la mort de tant de gens… C’est ce similaire événement que les ennemis des Hébreux ont vécu lors de la sortie de l’Egypte : leurs chars et leurs chevaux furent engloutis. Les puissants guerriers, les voilà couchés pour ne plus se relever.

Les Hébreux dansaient de joie et de bonheur et ils attribuaient cette victoire à leur Dieu. À nouveau, la main divine les avait secourus. Comparativement aux dieux païens qui les menaient à la mort, leur Dieu Se montrait bon et protecteur. La foi des Hébreux grandissait et leurs prières s’élevaient vers le ciel. Leurs bouches étaient pleines de rires… ils poussaient des cris de joie… Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous (Psaume 125).

Naguère écrasés par l’esclavage, ils avaient maintenant recouvré leur liberté. Confrontés à la mort, ils conservaient la vie. Cela se réalisait parce qu’ils étaient fidèles à la Loi de Moïse. Les Hébreux étaient convaincus que, plus ils respectaient la Loi dans son intégralité, plus ils étaient aimés par Dieu. Or dans cette Loi, il était prescrit que l’adultère pour l’homme et pour la femme soit puni de lapidation (Lévitique 20,10). La loi de la Biatha était claire : « Il faut enlever le mal de notre milieu » (Dt 22,23-24). Donc, cette femme, prise en flagrant délit d’adultère, avait péché. Selon la Loi, elle méritait la lapidation. Celui qui était contre la lapidation était contre la Loi et il méritait lui aussi la mort.

Que savons-nous d’autres de cette femme dont nous parle l’évangile ? Rien. Est-elle jeune ? Quel est son nom ? Comment était son visage ? Rien. Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle a été surprise en flagrant délit d'adultère.

Cette femme subit manifestement une injustice. L’adultère est commis par deux personnes, mais on n’emmène qu’elle. Elle est le type même de la « femme-objet ». Objet de convoitise, puis  de mépris, elle devient prétexte d’une méchante querelle entre pharisiens et Jésus. Elle est comme morte déjà. On ne lui parle pas : tout se passe par-dessus son dos.

Dépités du succès de Jésus, les pharisiens utilisent cette malheureuse pour le coincer. Ils la lui amènent et l'invitent à se prononcer sur son cas : « Dans la Loi, Moïse nous a commandé de lapider celles-là. Toi donc, que dis-tu ? » Le piège est redoutable. Si Jésus s'associe à la condamnation prescrite par la Loi, il entre en rébellion contre le pouvoir romain qui s’est réservé la peine de mort. Et il contredit, du même coup, son enseignement subversif sur le Dieu de miséricorde. Mais s'il ne le fait pas, il s'oppose à Moïse, l'autorité suprême.

Dimanche dernier, Jésus parlait de la miséricorde. Il était à l’oral ; aujourd’hui, Il doit faire ses « preuves ». Il doit atterrir… Sa réponse se fait d'abord silence. Tant qu'accusations et malveillances tombent sur la femme, on le voit étrangement occupé à tracer des traits sur le sol. Baissé vers la terre, il évite les yeux injectés de sang de ces hommes surexcités. S'il avait commencé par les fixer du regard, c'est leur propre provocation, reflétée comme dans un miroir, qu’ils auraient lus dans ses yeux. L'affrontement deviendrait inévitable, la lapidation de leur victime et de Jésus inéluctable.

Courbé sur le sable, il attend que se calme la meute. Il dédramatise la scène. Lorsqu’enfin le tumulte s'apaise, il se redresse. Quand il se décide à répondre, sa phrase ressemble plutôt à une question. Sa parole met alors devant leur responsabilité ces assassins en puissance, inconscients du crime qu'ils sont prêts à perpétrer : « La Loi prescrit de lapider ces femmes-là. Eh bien, que celui d'entre vous qui est sans péché jette la première pierre ». Puis il reprend ses drôles de dessins dans la poussière. Plutôt que de lancer l'un après l'autre leur pierre, lentement, ils s'en vont, « à commencer par les plus âgés ».

Rien d’étonnant : les plus anciens sont les plus prêts à entendre l’appel à la miséricorde. Tant de fois, ils ont expérimenté pour eux-mêmes la miséricorde de Dieu... Tant de fois, ils ont lu, chanté, médité la phrase « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour » (Ex 34, 6), tant de fois ils ont chanté le psaume 50/51 « Pitié pour moi, SEIGNEUR, en ta bonté, dans ta grande miséricorde efface mon péché »... Ils viennent de prendre conscience de tous les pardons reçus.

         Plus encore, peut-être ont-ils compris que leur manquement à la miséricorde était en soi une faute, une infidélité au Dieu de miséricorde. La Loi n’est-elle pas devenue leur idole ? (10 Commandements = 613 lois : 365 positives 248 négatives) Peut-être est-ce la phrase de Jésus qui leur a suggéré cette réflexion : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. » Être « le premier à jeter la pierre » était une expression connue de tous, dans le contexte de la lutte contre l’idolâtrie. La Loi ne disait pas que c’était le témoin de l’adultère qui devait lancer la première pierre ; mais elle le disait expressément pour le cas d’idolâtrie (Dt 13, 9-10 ; Dt 17, 7). Si bien que la réponse de Jésus peut se traduire : « Cette femme est coupable d’adultère, au premier sens du terme, c’est entendu ; mais vous, n’êtes-vous pas en train de commettre un adultère autrement plus grave, c’est-à-dire une infidélité au Dieu de l’Alliance ? » (On sait que, très souvent, les prophètes ont parlé de l’idolâtrie en termes d’adultère). Le fait est qu’ils sont partis.

 Tout en posant sur la femme un regard de tendresse, le Seigneur enlève le masque du visage de ses accusateurs. Il est facile d’hurler avec les loups et de massacrer l’adversaire lorsqu’on est membre d’une foule déchainée et en furie! Jésus les fait sortir du cercle meurtrier, de l’anonymat et de la complicité du groupe, en les renvoyant à leur propre conscience. Il les oblige à s’éloigner de la foule meurtrière, toujours prête à lapider et à brutaliser gravement. Il les invite à regarder au-dedans d’eux-mêmes et non plus vers cette femme qu’ils utilisent pour accuser Jésus. Ces hommes prêts à lapider à mort étaient convaincus d’être des autorités qui avaient le devoir de juger  les autres, mais ils oubliaient de se juger eux-mêmes : leur faute est cachée dans une bouteille noire, celle de la pauvre femme est dans une bouteille blanche. Mais fort heureusement, le Seigneur scrute les cœurs et les reins.

Jésus non seulement déstabilise leur auréole de sainteté, mais il les oblige à laisser tomber les pierres de leurs mains, et à baisser leur doigt accusateur. Il soulève le couvercle de leur conscience, pour montrer que ce qu’il y a à l’intérieur n’est pas très joli et ne sent pas très bon. «Vous voulez enlever la paille dans les yeux de votre voisin et vous ne voyez pas la poutre dans le vôtre». (Luc 6, 42)

En se remettant à dessiner, sans regarder personne, Jésus les laisse se juger eux-mêmes, sans se sentir accusés ou montrés du doigt. De fait, profitant de l’inattention du Seigneur, ils se retirent les uns après les autres. Et l’évangile ajoute avec humour : «Ils s’éloignèrent les uns après les autres, en commençant par les plus vieux!»

Tous sont partis; tous, sauf la femme.

Saint Augustin dira : « c’est le face-face de la misère et de la miséricorde : Il ne restait plus que deux : la pécheresse et le Sauveur, la malade et le Médecin, la misère et la Miséricorde». Pour elle, le Verbe va là encore accomplir sa mission, dire la parole de Réconciliation. Isaïe parlant du véritable serviteur de Dieu l’avait annoncé : « Il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole... » (Is 42, 3). La femme aurait pu s'enfuir, mais elle est restée là. Très doucement, Jésus la regarde et lui parle. Et sa question est teintée d'humour : « Femme, où sont-ils? Personne ne t'a condamnée ? » - « Pas un, Seigneur.» - Alors Jésus dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas…» (8, 10-11)

Nombre d’hiérarques cléricaux feraient mieux d'imiter ce regard de Jésus sur la femme, plutôt que se raidir dans les abus de pouvoir. Si les hommes, au cœur dur, toujours sur le point d'entrer dans la spirale de la violence, ne t'ont pas condamnée, comment le cœur infiniment miséricordieux de Celui qui est sans péché, de « Jésus, l'homme qui préférait les femmes », pourrait-il t'accuser ? Ce n’est pas du laxisme : Jésus dit bien « ne pèche plus », tout n’est pas permis, le péché reste condamné... mais seul le pardon peut permettre au pécheur d’aller plus loin.

 « Va, désormais ne pèche plus  ». C’est un mot d’une infinie tendresse, une parole qui met debout, une résurrection. Simone Weil dira plus tard : «L’une des vérités fondamentales du christianisme est que c’est le regard qui nous sauve».

Une conversion de Carême devrait commencer par un regard nouveau. Nous avons vite fait de juger les autres et de les cataloguer! L’évangile d’aujourd’hui, avec le regard que Jésus porte sur la femme condamnée par ses accusateurs, nous invite à purifier le regard que nous portons sur les gens qui nous entourent.

Jésus voit cette femme, comme il a vu Zachée, le lépreux, Marie Madeleine, la Samaritaine, Pierre après son reniement, le bon larron. Il regarde les gens avec tendresse et refuse de les juger. Son regard sauve et redonne vie. Ce ne sont ni les pierres lancées, ni la démolition de caractère, ni la boue qui ternit la réputation qui peut changer l’attitude et le comportement d’une personne. Seul un regard plein d’amour peut le faire.

Jusqu’ici, la femme adultère ne connaissait que deux sortes de regards : un regard de désir sexuel que les hommes portaient sur elle et un regard meurtrier de haine et de condamnation. Jésus la regarde avec respect, bonté et compréhension. Il ne pointe pas vers elle un doigt accusateur. Jésus ne nie pas le péché de cette femme mais il ne la condamne pas. Il ne jette pas le bébé en jetant l’eau sale. Il la relève, la remet debout, lui rend sa dignité de personne humaine. Il l’invite à oublier son passé et à commencer une vie nouvelle.

Ce texte est une illustration concrète de l’attitude de Dieu face au pécheur. Il ne s’agit pas de péché en général, de pécheurs pris globalement, mais d’une pauvre pécheresse que Jésus rencontre et protège contre la méchanceté des gens. Ce n’est pas un récit sur l’adultère, mais une révélation de Jésus et du regard qu’il pose sur cette femme condamnée à être lapidée. Sur celui ou celle dont nous disons: «j’ai tout essayé... c’est fini... Il n’y a rien à faire...», Jésus jette un regard neuf, qui fait jaillir un cœur nouveau.

La miséricorde est féconde, elle recrée, elle ouvre la voie à un avenir d’espérance. Comme le dit le prophète Isaïe dans la première lecture : «Ne vous souvenez plus d’autrefois, ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau» (Is 43, 18 = 2 Co 5,17). Jésus a sauvé cette femme en lui révélant le visage de bonté et de miséricorde de Dieu. Le pardon la libère de son passé. Jésus ne mentionne même pas son péché. Il ne s’intéresse qu’à son avenir : «Va et désormais ne pèche plus».

Vous et moi,

Quand le Christ nous regarde, c’est la lumière qui éclaire nos ombres.

Quand Il écrit sur le sable, c’est l’amour qui ne nous condamne pas.

Quand le Christ est seul avec nous, il nous invite… Va.

 

Cet évangile de la femme adultère contient un message pour chacun de nous : Là où une personne est lapidée, où on lance des pierres meurtrières, où l’on noircit sa réputation par des mensonges et des insinuations malveillantes, des médisances et des calomnies, Jésus m’invite à me retirer, à ne pas faire partie de la meute qui hurle : personne n’est jamais trop loin pour Dieu, nul n’est perdu pour lui.

Nous croyons que le monde sera meilleur si les autres changent. Le Christ nous dit ce matin que le monde sera meilleur si nous commençons par changer nous-mêmes! Ayons un regard d’amour sur les faibles. Oui, l’amour, cette réalité transversale, est ce refrain essentiel que nous devons, nous chrétiens, chanter ; car sans amour, nous ne sommes rien.

Oui, ce lui qui a le sens des responsabilités mais manque d’amour devient mesquin ;

Celui  qui a le sens du devoir mais manque d’amour devient dur ;

Celui qui a le sens de la justice mais manque d’amour devient inflexible;

Celui qui a le sens de la vérité mais manque d’amour devient critiqueur;

Celui qui a le sens de l’ordre mais manque d’amour devient maniaque;

Celui qui a le sens de l’honneur mais manque d’amour devient orgueilleux;

Celui qui a le sens de la franchise mais manque d’amour devient insolent, cruel;

Celui qui est cultivé mais manque d’amour devient prétentieux;

Celui qui a le sens de la parole mais manque d’amour devient bavard ;

Celui qui cultive le silence mais manque d’amour devient taciturne;

Celui qui est intelligent mais manque d’amour devient rusé, manipulateur;

Celui qui est aimable mais manque d’amour devient hypocrite;

Celui qui est compétent mais manque d’amour devient sophiste;

Celui qui est puissant mais manque d’amour devient violent;

Celui qui a des biens mais manque d’amour devient avare;

Et celui qui a la foi mais manque d’amour devient fanatique.

 

Puisse le Seigneur nous permettre, comme saint Paul, d’entonner à notre tour l’hymne à la charité et puissions-nous être convaincus que seul l’amour donne un sens à tout le reste, et que sans amour, tout le reste ne sert de rien. Ainsi, avec Dieu, nous n’étiquetterons plus jamais les autres, nous ne les mettrons plus jamais de côté, nous ne les condamnerons plus jamais et les considérerons comme irrécupérables. Mais, nous ayons la bonté de poser sur eux un regard plein de tendresse et leur dire : «Moi non plus je ne te condamne pas… va et ne pèche plus». Et finalement, de même que nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, le Seigneur nous pardonnera nos offenses.

 

 

Source : Père Yvon-Michel Allard / www.cursillos.ca

              Marie-Noëlle Thabut / www.eglise.catholique.fr

              www.kerit.be

              Père André Sans-Façon / Homelie.qc.ca