le grain de blé / le « qui perd gagne » chrétien

 

1re lecture : Jérémie 31,31-34 (Je conclurai une alliance nouvelle avec eux et je me souviendrai plus de leurs péchés)

Psaume responsoriel : 50 (Pitié pour moi mon Dieu dans ton amour ; selon ta grande miséricorde efface mon péché)

2e lecture : Hébreux 5,7-9 (Fils qu’il était, il a appris à obéir…)

Evangile : Jean 12,20-33 (Si le grain de blé tombé en terre meurt, il portera beaucoup de fruit)

le grain de ble

Dans le livre des Origines, la Genèse, il est dit quelque chose dont on ne prend pas toujours en compte, mais pourtant qui est foncièrement important. Dans les premiers versets, nous lisons que Dieu parla, et ce qu’il commanda existe. Pour commander quelque chose, il parla à quelque chose d’autre : quand il créa les arbres, il a parlé à la terre : « Que la terre produise de la verdure, de l’herbe portant sa semence, et des arbres qui donnent sur terre des fruits contenant leur semence, chacun selon son espèce ! » Quand il créa les poissons, il a parlé aux eaux : « Que les eaux se peuplent d’une multitude d’êtres vivants… » Mais quand il s’agit de la création de l’homme, il parla à lui-même : « Faisons l’Homme à notre image et à notre ressemblance... ». Donc, de même qu’aucun arbre ne peut vivre sans la terre, que les poissons sans l’eau, l’homme ne peut pas vivre sans Dieu. Autrement dit, si on maintient le poisson et l’arbre hors de leur environnement naturel, ils vont mourir. Il en est de même pour l’homme. Quand celui-ci est déconnecté de Dieu, il  meurt. Même s’il circule, même s’il existe, il meurt, par le fait même qu’il est déconnecté de Celui qui est la Vie (Jean 14,6).

Dieu est notre environnement naturel. Nous avons été créés pour vivre en lui. Par conséquent, loin de lui, c’est la méfiance, la haine, la jalousie, la tromperie, l’hypocrisie; bref, le péché. Le salaire du péché c’est la mort. La parabole de l’enfant prodigue (Luc 15,11-32) en est une illustration. Toute la Bible est une invitation à en prendre conscience : « Comme un terre altérée cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi mon Dieu » chante le Psaume (143,6). « Je suis la vigne et vous êtes les sarments. Sans moi vous ne pouvez rien faire » (Jean 15,5). Saint Augustin l’a dit à sa manière : « Tu nous as faits pour toi, ô Dieu, et notre cœur est inquiet tant qu’il ne se repose en toi ».

C’est ce qui nous arrive tous, en ce 5e Dimanche de Carême de l’année liturgique B. Avec les Grecs – c’est-à-dire les Juifs de la diaspora – venus à la fête pour adorer, nous sommes rassembler dans le dessein de voir le Christ. Car il est notre Dieu et notre âme a soif de lui ; après lui languit notre chair, terre aride, altère, sans eau, nous nous mettons donc à sa recherche dès l’aube (Psaume 62,2). « Nous voudrions voir Jésus » ; pas seulement l’apercevoir, mais le rencontrer, lui parler. Certains d’entre nous, comme eux peut-être, ne savent pas à quel point nous avons raison : c’est en rencontrant Jésus, le véritable Temple (l’évangile du dimanche dernier) que nous accomplissons notre meilleure démarche d’adoration de Dieu. Mais voilà qu’en pleine recherche, le Verbe, qui nous a déjà trouvés, nous révèle le vrai visage de Dieu ; il nous dit qui nous sommes et notre vocation.

Le Dieu que nous révèle Jésus n’est pas  le dieu des philosophes qui nous dit sans cesse « cherche et découvre ». Il n’est pas le dieu des Aztèques qui se peine à nous répéter : « Attends, tu verras ! Patience et tu trouveras la sagesse ». Il n’est pas le dieu des moralistes dont le refrain est : « Il faut… ; tu dois… voilà ton devoir… ». Il n’est non plus le dieu des idéologues qui nous martèle : « Mais qu’as-tu construit ? Quel est ton combat ? ». Pire que ceux-là, il n’est pas une sorte de dictateur tout-puissant et invulnérable que nos imaginations égarées se représentent parfois. Le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu qui se révèle dans notre histoire, dans le quotidien de notre vie, et nous dit seulement : « Veux-tu… Veux-tu, comme le fils prodigue, t’appuyer pour reprendre espoir sur une autre image de toi-même reçue d’un autre? Veux-tu, comme Zachée, Marie-Madeleine, la Samaritaine, regarder au-delà de ta culpabilité, veux-tu accueillir le pauvre, souffrir pour la justice, la paix? Veux-tu, comme David, accepter de pleurer et de devenir infirme de toi-même, démuni de tout pouvoir et de toute puissance ? Veux-tu me confier ton passé et ton avenir ? Veux-tu finalement, veux-tu de moi, veux-tu être blessé de ma miséricorde, nous demande notre Dieu, et choisir de ne vivre que par et dans cette blessure ? (le Psaume du jour)

Voilà notre Dieu : un Dieu qui se donne, un Dieu qui aime jusqu’à l’extrême pour moi, pour toi, pour lui, pour eux, pour nous tous. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Saint Paul nous le dit à sa manière : nous avons été achetés si cher (1Cor 6,20). Ainsi, nous avons du prix aux yeux de Dieu. Il nous aime jusqu’à mourir. Il ne garde rien pour lui-même. Attention, ne voyons là aucune perversité malsaine ni de tendance suicidaire. La souffrance est détestable. Jésus n’éprouve aucun attrait pour elle. Il en a subi l’angoisse mortelle, en vacillant sous la douleur. Il ne philosophe pas devant le mal. Il n’apporte aucune réponse. Il vit simplement sa mort comme une obéissance à sa condition d’homme fragile, comme une solidarité avec l’humanité souffrante. « Bien qu’il soit fils, il a pourtant appris ce que c’est obéir par les souffrances de sa passion; et ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent, la cause du salut éternel » (2e lecture). Donc, depuis Jésus qui ne fait pas de raisonnement devant sa croix, nous savons que la souffrance est parfois une visite miséricordieuse et salutaire du bon Dieu. Jésus l’envisage comme des semailles. Durant le long hiver, le grain de blé enfoui dans la terre semble mort. Il pointe au printemps et devient un épi, gonflé en quelques semaines, de toute la moisson future.

Le pourrissement du grain de blé est d’abord une image de Dieu. L’absolu d’un amour qui refuse toute violence, qui ne force aucun cœur, qui se laisse tuer pour donner vie à ses bourreaux... La vraie mort n’est pas physique, mais c’est plutôt le refus de se donner, le repli stérile sur soi-même. « Jésus, de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est anéanti lui-même, prenant la condition de serviteur, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur la croix » (Philippiens 2, 6-8). Celui-là est notre Dieu. Et nous, qui sommes-nous ? Quelle est notre vocation ?

Cette révélation fondamentale du cœur de Dieu est aussi un dévoilement de ce qui fait le fond de notre cœur. Nous sommes faits, nous aussi, pour le don total de nous-mêmes dans l’amour. L’homme n’est pas fait pour soi. Il est fait pour aimer. Pour nous aussi, il n’y a pas de plus grand amour que de donner notre vie pour les autres. La loi du grain de blé qui se dissout en terre pour resurgir démultiplié, c’est notre loi aussi à nous qui avons été créés à l’image de Dieu. Il y a plein de gens qui ont peur de se laisser transformer ; c’est-à-dire, ils ont peur de mourir en eux-mêmes. Or, refuser de mourir à soi, c’est rester stérile. La satisfaction de ses petits instincts égoïstes est la route la plus sûre pour rater sa vie. A quelques jours de la grande Semaine, il est bon de refaire une fois de plus le bilan réaliste de nos « amours » : conjoint, enfants, parents, collègues, voisins, condisciples... Acceptons de mourir à notre égocentrisme pour vivre à plein et donner du fruit. Acceptons de tuer le vieil homme qui est en nous pour ressusciter en Dieu. Quittons nos citernes lézardées pour nous désaltérer à la Source vive originelle…

A la fin de cette péricope évangélique, saint Jean nous rapporte qu’une réponse vint du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » Les gens qui étaient là et qui avaient entendu, disaient : « C’est le tonnerre. » D’autres disaient : « Un ange lui a parlé. »  Alors Jésus déclara : « Cette réponse était pour vous et non pour moi ». Nous aussi, c’est pour nous que cette réponse a été donnée. Alors, si nous entendons la voix du Seigneur, ne fermons pas votre cœur. Quittons nos robes de tristesse, de péchés de toutes sortes ; revenons au Seigneur notre Dieu. Car nous ne sommes pas trop loin pour lui ; personne n’est jamais d’ailleurs perdu pour lui. Et c’est quand nous revenons à lui qu’il nous accorde un passé pardonné, un présent béni et un futur garanti.