32e Dimanche TOC
Luc 20.27–38

La vie apres la vie

« Là où il y a l'homme, écrivait Saint François de Sales, il y a de l'hommerie ». Et l'hommerie est source de toutes discussions, sensées ou byzantines. Par exemple, beaucoup sont scandalisés du fait que le Christianisme soit si ramifié. Pourquoi, se demandent-ils, une Religion avec autant de doctrines donnant lieu à d'interminables discussions? Autrement dit, pourquoi un seul Christ et pourtant tant de confessions chrétiennes ?

En effet, ce problème n'est pas récent. Déjà, à Jérusalem du temps de Jésus – l'Homme historique –, c'était la réalité. C'était même pire ; puisqu'à l'intérieur d'un seul et même Temple, se trouvaient beaucoup de dissentiments, entre autres, concernant la résurrection des morts. Les Pharisiens y croyaient fermement. Pour eux c'est une évidence que le Dieu de la vie n'abandonnerait jamais Ses fidèles à la mort (Ps 15) ; tandis que les Saducéens nient cette réalité : tout est fini avec la mort, croyaient-ils.

Toutefois, il faut souligner qu'aujourd'hui encore, la question de la vie après la mort reste et demeure un sujet brûlant. Beaucoup de personnes y croient, « Je dis que le tombeau qui, sur les morts, se ferme, ouvre le firmament. Et ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme est le commencement » (Victor Hugo). Par ailleurs, d'autres n'y croient carrément pas: « La vie est un théâtre, et la mort est la dernière scène » (Dali). « Certains autres, a constaté Pascal, n'ayant pas trouvé le moyen de guérir la mort, ont décidé de chercher le bonheur en évitant d'y penser ». Peu importe ce que l'on pense ou croit, l'évidence est que la mort reste une réalité qui inquiète même certains chrétiens : tous veulent aller au ciel, mais certains d'entre eux ont peur de mourir. Cette réalité inquiétait les Saducéens, sinon ils ne se seraient pas venus à Jésus pour en faire le point.

En passant, il faut souligner que leur démarche n'était pas si sincère que ça. Au fait, ils ne voulaient que prendre Jésus en défaut pour Le ridiculiser et, du coup, justifier leur incroyance. Et pour ce faire, ils ont fait appel à une histoire - fort semblable à notre première lecture (extraite du second Livre des Maccabées 7,1-14/Une histoire très émouvante à lire et à relire) - pour demander à Jésus : « S'il y a résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisqu'elle l'a été des sept ? ».

Un problème, dont on ne peut trouver la solution, a forcément été mal posé. Au premier abord, le problème posé par les Saducéens parait bien insoluble. Par contre, peut-être qu'ils n'étaient pas mal intentionnés puisque, aujourd'hui encore, ce sujet est source d'éternels débats. Mais ils ont commis beaucoup d'erreurs dont la plus grave est de vouloir prendre Jésus dans un traquenard. Et nous allons voir comment, dans leurs erreurs, ils danseront de leur propre musique, comme le dit la Sagesse populaire haïtienne : « Yo bat tanbou yo, yo danse l ankò ».

Une autre erreur fatale de leur part est du fait de chercher leurs articles de foi dans leurs raisonnements de mortels; alors qu'Isaïe l'a dit depuis longtemps : « Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, et ses chemins ne sont pas nos chemins » (Is 55,8).

Cette histoire dont ils connaissaient surement la réalité jouait contre eux puisqu'elle a marqué une étape capitale dans le développement de la foi juive. Elle renferme l'une des premières affirmations de la Résurrection des morts dont ils nient la réalité.

Ce fait a été produit vers 165 avant J.C., en un moment de terribles persécutions déclenchées par le roi Antiochus Epiphane. Et pourtant ,c'est au sein même de ces persécutions qu'est paradoxalement née la foi en la Résurrection. Rappelons-nous la parole des sept frères et leur mère : « Puisque nous mourons par fidélité aux Lois du véritable Roi du monde, Il nous ressuscitera pour une vie éternelle ».

Les Saducéens avaient encore tort du fait de vouloir banaliser la vie dans l'au-delà, en la réduisant à pure continuation de celle d'ici-bas lorsque, dans leur question, ils avaient lié le mariage à la reproduction. Et pour ce faire, ils avaient fait appel à une vieille loi en Israël, la loi du Lévirat qui disait : « Si un homme épouse une femme et meurt sans quitter de descendance, son frère doit lui assurer une descendance » (Deutéronome 5,25-26).

« On ne peut perdre celui qu'on aime, a écrit Saint Augustin, si on l'aime en Celui qu'on ne peut perdre.» Voilà ce qu'ignoraient les Saducéens. Alors Jésus, pour sa part, se voit obligé d'allumer la lampe pour leur montrer qu'entre ces deux vies, il y a une rupture complète : « Les enfants de ce monde prennent mari ou femme ; mais ceux qu'on a trouvés dignes d'avoir part à l'autre monde et à la résurrection des morts, n'en prennent pas. Par ailleurs ils ne peuvent plus mourir, mais ils sont comme des anges ».

Le Christ n'a pas dit qu'ils seront des anges ; mais « semblables aux anges », c'est-à-dire qu'ils ont un point commun avec les anges : ce point commun, justement, c'est qu'ils ne peuvent plus mourir ; la mort n'a plus sur eux aucun pouvoir ; désormais ils sont « enfants de Dieu », c'est-à-dire qu'ils vivent de la vie de Dieu. Ils sont devenus, par conséquent, des vivants pour la vie éternelle.

Maintenant, nous voyons clairement que le problème des Saducéens, qui est celui de bons nombres d'entre nous – hommes et femmes du 21e siècle – a été mal posé. Dans le monde à venir tout sera différent : plus question de mort, donc plus question de reproduction.

Au final de l'Évangile, Jésus leur dit et, du coup nous rappelle, que notre Dieu n'est pas un Dieu des morts, mais le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; le Dieu des vivants, toujours fidèle à ses promesses, comme le chante Notre-Dame dans son Magnificat (Luc 1,54): les siens vivent pour Lui. C'est pour nous une invitation à renforcer notre espérance chrétienne : la mort est un passage ; nos amours humaines d'ici-bas ne peuvent pas mourir si elles sont fondées en Dieu ; elles traversent la mort, et nous les retrouverons transfigurées sur l'autre rive.

C'est cette espérance qui donne à notre mort son tout autre sens. Elle nous assure que le cimetière où reposent nos corps à la fin de notre parcours terrestre n'est pas un garage, mais un passage. Rappelons-nous que le cimetière était une initiative née de l'espérance des premiers chrétiens : quand un des leurs - pas n'importe qui, mais un chrétien - mourait, ils avaient coutume de le déposer dans un endroit appelé « koimitérion» ; mot grec qui se traduit par cimetière et qui signifie «auberge de passage». Car ils n'étaient jamais désolés comme les autres qui n'ont pas d'espérance ; mais ils croyaient que ceux et celles qui sont endormis en Jésus, Dieu les emmènera avec Lui.» (Voir 1 Thessaloniciens 4, 13-14).

Voilà pourquoi aujourd'hui encore, surtout le 2 novembre, considéré comme mois de la solidarité humaine, les chrétiens prient pour leurs défunts, en demandant aux Seigneur de « leur accorder le repos éternel, et de faire briller Sa lumière sans fin sur eux. Aussi, ils Lui demandent, dans Sa miséricorde, de faire demeurer dans la paix les âmes de tous les fidèles défunts.

Quant à nous qui continuons notre pèlerinage sur cette terre – encore plus chrétiens -, nous avons certes l'obligation de lutter sans cesse contre la maladie, la faim, l'injustice, la corruption, l'esclavage, la misanthropie et tout ce qui va avec. Nous devons toujours et toujours œuvrer pour une vie meilleure, reflétant notre dignité d'enfants de Dieu. Toutefois, il faut reconnaître qu'en dépit des louables progrès de la science médicale, qui que nous soyons, quoi nous possédions et faisions, nous mourrons quand même. Mais la mort n'est pas la fin de tout. Elle est un passage, une transformation, tel un grain de blé tombé en terre acceptant de mourir.

Heureux qui pense à la mort. Heureux plus heureux encore celui/celle qui utilise son temps d'ici-bas à la préparer. Heureux qui, sur terre s'évertue à vivre en odeur de sainteté, qui est donc mort dans le Seigneur ! Oui, il/elle sera réconforté-e après toutes ses peines, car ses œuvres le/la suivront (Ap 14,13).

Et c'est exactement en cela que consiste toute l'invitation du Christ pour ce 32e Dimanche TOC : tu es mon disciple et les Portes de la Vie sont grand ouvertes devant toi si en toi on peut lire la vie, l'amour, le partage, la beauté, la compassion, l'attention aux autres, la bonté, la soif de justice ; Tu es un chrétien qui espère si tu es un artisan de paix ; si l'on peut dire, en te voyant, c'est Dieu vivant.

Sœurs et frères, le Seigneur nous parle. Si vous entendez Sa voix, ne fermez pas votre cœur (Hébreux 3,7-8).

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Père Emmanuel FENELUS
Diocese de Fort-Liberté
Haiti