28e Dimanche TOC

Luc 17,11-19

Priere u

 

Ça fait déjà un moment depuis que circulait sur les réseaux sociaux une phrase, courte mais pleine de sens, apparemment misanthropique, injuste et pessimiste mais foncièrement révélatrice de la réalité. Elle dit, et je transcris : « Nourris un chien pendant 3 jours et il t’en sera reconnaissant, s’attachera à toi et ne te mordra pas ; il se souviendra de toi pendant 3 ans ; cependant, nourris quelqu’un pendant 3 ans, en 3 jours il t’oubliera », car l’humanité, on dirait, commence à perdre une de ses importantes vertus : la reconnaissance.

Oui, notre époque est en train de prendre un virage sérieux. Elle est composée de nations et de gens ingrats qui se sont persuadés qu’ils sont les seuls et uniques réalisateurs de leur « aise », oubliant totalement que tout ce qu’ils sont et qu’ils ont ne serait pas sans d’autres pays et d’autres personnes.

Beaucoup de pays se prétendent grands. C’est vrai, ils le sont ! Mais à quel prix, si ce n’était en asservissant d’autres gens foncièrement paisibles mais militairement plus faibles qu’eux ? Que de soi-disant grands pays qui le sont parce qu’ils ont déshumanisé et déshumanisent encore d’autres peuples ? Que serait la France sans Haïti, sans l’Afrique et la Syrie ?  Et de quelle manière les remercie-t-elle, si ce n’est en les tenant dans la misère, en tuant leurs chefs d’Etats ou en planifiant leurs coups d’Etat ?

Quant à nous, notre naissance, notre premier bain, notre premier repas, notre allaitement, notre éducation, notre santé, nos possibilités, nos soins dans nos maladies, nos succès…, notre cercueil et nos funérailles… les devons de nous-mêmes ? Non ! Certainement pas ; mais des autres. Ce qui devrait nous inviter à extirper notre orgueil et notre égoïsme pour faire un peu plus de place à l’humilité, à la simplicité, à la modestie et particulièrement à la reconnaissance.

Donc, en soumettant à notre méditation cette portion de l’Évangile selon saint Luc (17, 11-19), c’est évidemment à nous, enfants et avancés en âge,  hommes et femmes du siècle présent, – tout comme à la postérité - que le 28e Dimanche TOC, à travers sa liturgie de la Parole, s’adresse. Jetons-y un succinct coup d’œil…

Jésus est en route vers Jérusalem, rapporte Luc. Il sait que ce voyage le conduit à sa Passion, sa mort et sa Résurrection.  Il arriva aux frontières de la Samarie et de la Galilée, et dix lépreux osent s'aventurer vers lui, dans le secret espoir d'être guéris, persuadés qu'une parole sortie de sa bouche transformera leurs âmes et leurs corps. On peut penser que si Luc tient à nous parler de l’itinéraire du Maitre, c'est parce que ce qu'il va nous raconter maintenant a un lien direct avec le mystère du salut que le Christ apporte à l'humanité tout entière.

La lèpre hier était ce qu’est aujourd'hui le SIDA ou le CANCER : terrifiante, un mal sans remède. Les symptômes de cette maladie évoquaient la vraie déchéance de l'homme. Il n'y a pas de mal plus effrayant. L'homme meurt au rythme de la mort de chaque membre de son corps. De plus, la lèpre était le signe du pire péché. Elle exclut le malheureux du royaume de Dieu et de la communauté des hommes : une double exclusion dans laquelle Jésus vient de les retirer. Mais Seul le Samaritain a réellement rencontré Jésus. Les autres se montraient très indifférents à l'égard de leur bienfaiteur.

Et c’est bien cela que Jésus reproche aux neuf juifs guéris de la lèpre. Ils n’ont rien compris au mystère de Sa personne. Un seul a su établi une relation vraie avec Lui. Par sa guérison, il a vu que Dieu l'a arraché à l’exclusion, à un fatal destin, au cercle infernal de la maladie. Il a rencontré Dieu en Jésus, dans un Homme concret, en chair et en os, il prosterna face contre terre.

La vie chrétienne n'est pas d'abord une affaire de pratiques ou de rites. Elle est un dialogue d'amour de personne à Personne, de l'homme pécheur à l'Homme Dieu qu'est Jésus-Christ, une vraie rencontre avec Dieu. Voilà pourquoi il n’est pas seulement guéri, comme les neuf autres lépreux, mais « sauvé ».

Aujourd’hui, même beaucoup de ceux qui se disent Chrétiens se soumettent profondément à cette tentation consistant à ne considérer que l’aspect social de l’Évangile : l’entraide humain et l’amour des démunis. Tout ce qui s'appelle culte sincère, louange vraie et glorification réelle de Dieu sont mis de côté. Ce qui peut être aisément vérifié dans l’abandon qu’ils ont fait du Culte dominical. À leur avis, il n’est plus nécessaire de dire merci, de glorifier Dieu. Devant le petit nombre de chrétiens qui vivent l'Eucharistie dominicale, on est tenté de dire comme Jésus: « Où sont donc tous les autres? Eux aussi, ne se sont-ils pas tous jouis de quelque chose de Dieu? »

Cette situation atteint malheureusement même nos familles, églises domestiques. Jadis, une prière d’action de grâce au Seigneur est dite, avant et après le repas, pour Le remercier d’avoir fait germer les récoltes, comme on le fait chaque dimanche avec la communauté chrétienne, pour dire merci pour le don de la vie, pour la famille, pour la paix dans le monde et dans son pays, pour la nourriture abondante, pour la joie d’être chrétien. C’est la définition même du mot « eucharistie » : « rendre grâce ». Participer à l’eucharistie, c’est prendre part à cette action de grâce. Aujourd’hui, on dirait que cette superbe pratique s’éteint à petit feu.

La célébration de ce 28e Dimanche nous invite donc à réapprendre à nous agenouiller pour remercier Dieu, pour le féliciter de tout ce qu’il fait dans nos vies. Oui, c’est une excellente occasion pour récupérer une attitude de reconnaissance envers Dieu. Si le Seigneur nous fait du bien, c’est pour nous inviter à être reconnaissants. Car dans Sa logique, ce qui est premier en intention est dernier en exécution.  Et chaque fois que nous refusons de dire merci, de reconnaître combien nous sommes redevables à d'autres ; chaque fois que nous pensons que «tout cela nous revient, nous y avions droit», nous sommes la version la plus parfaite des neuf lépreux ingrats.

Par ailleurs, il ne faut pas ignorer qu'il y a encore plein de lépreux comme ceux du début du récit : des hommes et des femmes interdits de bonheur, rejetés, gardés à distance… nombreuses sont les  lèpres terribles qui continuent à opérer des ravages à travers le monde entier : la lèpre de l’indifférence, du fanatisme, du terrorisme, de la médisance, de l’individualisme, de l’égoïsme, de l’orgueil, de la méchanceté qui nous font exclure les autres… on se demande bien : Mais comment faire un monde sans misère et sans frontières ? Un monde où il n’y aurait plus d’exclus ?? (Clopin #Notre-Dame de Paris).

Jésus nous donne la réponse en nous invitant à intéresser à quiconque que nous rencontrons en tant qu'être humain, créé à l'image de Dieu ; à l'aimer et à nous soucier de lui en tant que personne humaine. C'est la seule façon de guérir  les lèpres du cœur, source de guerre et d’exclusion, de conflits et de rancœurs, d’orgueil et d’ingratitude.

Au final, Il nous invite à ne jamais prendre cette mauvaise habitude consistant à prier Dieu seulement quand ça va mal… Dans une homélie du XIIe siècle, saint Bernard constatait : « De nos jours, on voit beaucoup de gens qui prient mais, hélas, on en voit peu qui reviennent sur leurs pas et rendent grâce à Dieu ! » On se demande bien si les choses ont beaucoup changé… Et, bien souvent, ne pourrions-nous pas faire le même constat ?

Décidons de ne plus attendre d’être guéris de nos lèpres pour remercier le Seigneur de tous ses bienfaits et de toutes les grâces qu’Il nous accorde sans aucun mérite de notre part. Demandons-Lui de nous accorder la grâce de savoir Lui remercier de tout ce que nous recevons de Lui. Lui qui, du haut de la croix, a obtenu le pardon de la multitude des ingratitudes que nous Lui manifestons jour après jour. 

 

Le Seigneur nous parle ; et vous aujourd’hui, si vous entendez Sa voix, ne fermez pas votre cœur (Hébreux 3,7-8).

 

Père Emmanuel FENELUS

Diocèse de Fort-Liberté

Haïti