« Tu nous as faits pour toi, ô Dieu, et notre cœur est inquiet tant qu’il ne se repose pas en toi »
Saint Augustin

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L’homme, disait naguère saint Thomas d’Aquin, est fait pour la béatitude ; il a une aspiration naturelle vers le bien, le bonheur. Voilà pourquoi la plupart de ses entreprises sont en vue de ce bonheur. Dans cette quête, même les médias ne cessent de nous donner des recettes nous permettant de devenir de plus en plus riches. Qui pis est, quand nous nous regardons vivre, la loi de l'argent nous paraît bien évidente; nous disons comme tout le monde : heureux les riches ! Malheureux les pauvres !

 

La parole de Dieu pour ce 6e dimanche du Temps ordinaire de l’année liturgique C nous enseigne le vrai chemin qui conduit au bonheur véritable. Ce chemin, il est foncièrement différent de nos chemins traditionnels ; ceux dont nous avons souvent imaginés.


Dans l’évangile, Jésus nous enseigne que le véritable chemin du bonheur est celui de la pauvreté : « Heureux, vous les pauvres… Heureux, vous qui avez faim maintenant… Heureux, vous qui pleurez maintenant… Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu’ils vous chassent, et vous insultent… » Mais, que signifient ces paroles de Jésus? Serait-il en train de légitimer les Français qui, les mois passés, se manifestaient à cause de leurs situations ? Serait-il en train de béatifier les Haïtiens qui se manifestent depuis 10 jours à cause la misère noire dans laquelle ils se trouvent ? Serait-il en train de canoniser les sans-logis, ceux qui manquent du nécessaire pour vivre, ceux qui n’ont pas eu d’éducation pour pouvoir travailler et participer à la construction de la société? Serait-il en train de promouvoir la misère ? C’est difficile à entendre. En effet, Jésus semble nous dire : « Heureux les malheureux ». Et pourquoi? Parce que vous serez heureux plus tard (noter tous les verbes au futur). En fin de compte, l’enseignement de Jésus ne serait-il rien d’autre que ce fameux « opium du peuple » que dénonçait Marx dans la religion ? Je ne le pense pas. Alors qui est ce pauvre qui est heureux selon Jésus?


Pour bien comprendre ces paroles de Jésus, il s’avère important de faire un plongeon dans la première lecture (Jérémie 17,5-8). Et que remarquons-nous ?


Tout d’abord, nous remarquons que l’introduction est très solennelle : « Parole du SEIGNEUR ». Généralement, quand un prophète emploie cette expression juste avant son message, c’est toujours pour nous alerter quelque chose comme « Attention, ce que j’ai à vous dire est très grave, et c’est le SEIGNEUR, le Dieu de l’Alliance lui-même qui vous parle. »


Autre petite remarque, il s’agit de la suite qui est à première vue terrible : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel…». Cela pose au moins deux questions : premièrement, Dieu pourrait-il nous maudire ? Deuxièmement, mettre sa confiance dans un mortel (c’est-à-dire dans un homme) en quoi est-ce mal ?


Première question : Dieu pourrait-il nous maudire ? Souhaiter notre malheur ? Certainement pas, lui qui cherche inlassablement à nous sauver. L’expression « maudit soit » chez les prophètes est une mise en garde, du genre « Attention, vous filez un mauvais coton, vous avez pris un chemin dangereux, une pente glissante, vous jouez avec du feu à la main tout en étant à proximité d’un tonneau de gazoline ou du propane ; cela ne peut que mal finir ». L’expression symétrique « Béni soit » est au contraire un encouragement du genre « Continuez, vous êtes sur la bonne voie ».


Deuxième question : Jérémie dit : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ». Alors devrions-nous nous méfier les uns des autres ? Certainement pas non plus, puisque le projet de Dieu est que l’humanité soit tellement unie qu’elle ne fasse plus qu’un... Donc toute méfiance entre les hommes est contraire au projet de Dieu. En fait, le mot « foi » est un mot très fort qui signifie « s’appuyer sur » comme on s’appuie sur un rocher ; il faut relire la phrase de Jérémie en entier : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, TANDIS QUE son cœur se détourne du SEIGNEUR » ; ce qui est grave, c’est de se détourner du Seigneur. Bien sûr, nous pouvons, nous devons nous appuyer les uns sur les autres (Ps 132), mais que cela ne nous détourne pas du Seigneur. Bref, s’appuyer sur du mortel et du passager revient à construire sur le sable.  


La première lecture nous avait mis en garde : ne mettez pas votre confiance en vous-mêmes, en un mortel comme vous et en vos richesses de toutes sortes... ne vous appuyez que sur Dieu seul. L'évangile des Béatitudes va encore plus loin : Heureux, les pauvres ; mettez votre confiance en Dieu : Il vous comblera de SES richesses...!


Dans l’Ancien Testament, le mot « pauvres » n’a absolument aucun rapport avec le compte en banque. Ce sont les « anawim » de Yahvé ; ceux qui n’ont pas le cœur fier ou le regard hautain, comme dit le psaume 130. Ce sont « les dos courbés », les petits, les humbles du pays. Ceux qui ont misé tout leur espoir en Dieu et qu’Il peut combler.


Maintenant, nous voyons clair que le Christ n’a aucun problème ni avec les riches ni avec la richesse elle-même ; d’ailleurs il avait beaucoup « d’amis » riches. L’Eglise pour sa part ne nous empêche guère de devenir riches (elle a ses entreprises et ses banques) : nous devons travailler pour vivre mieux… Le Christ rappelle seulement que la richesse est fragile. Il nous dit aussi que la richesse peut facilement changer notre cœur de chair en cœur de pierre : Lazare et le riche… La richesse peut devenir un obstacle, un danger. Celui ou celle qui la possède se renferme souvent dans un état d’autosuffisance qui l’incite à se passer de Dieu et à ne voir dans les autres qu’un moyen d’augmenter ses placements en bourse et ses revenus. La richesse provoque ainsi un rassasiement illusoire et ceux qui la possèdent risquent de n’avoir besoin ni de Dieu ni des autres.


La parole de Dieu pour aujourd’hui nous invite à prendre garde aux divertissements, aux honneurs, aux richesses, étant de courte durée, qui nous font briller tout simplement comme un éclair. Ce ne sont que des moyens utilisés pour se donner l’illusion du bonheur, pour se faire croire à soi-même qu’on est comblé ! En quelques mots, Jésus nous met en face de nos mirages : « Malheureux, vous les riches : vous avez votre consolation...


Elle veut nous rappeler aussi que le BONHEUR n'est pas une question de chance, d'argent, de santé, de réussite. C'est une question d'orientation du cœur, une question de choix «Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur» (Luc 12,34). Certes, il ne suffit pas d'être PAUVRE pour être heureux automatiquement. Il existe beaucoup de pauvres, hélas! que la souffrance durcit contre Dieu et transforme en athées révoltés... Pour goûter le BONHEUR promis par Jésus, il faut que l'HOMME se tourne vers le Royaume de Dieu et qu'il arrive à voir sa souffrance dans la Lumière même de Jésus… C'est la communion à Jésus dans sa Passion, qui devient source d'une Joie profonde et incompréhensible à beaucoup de gens qui n'en ont pas fait l'expérience...


Les Béatitudes sont, en fin de compte, un message d’espérance : Nous ne sommes pas seuls dans nos détresses. Lui, notre ami fidèle, notre espérance, notre force, nous accompagne. Et Lui seul peut nous rendre capables de vivre les béatitudes parce que les béatitudes, c’est Lui.


Dernière petite remarque : Chacune de ces béatitudes s’exprime en deux membres de phrase, dont le premier énonce une attitude ou une activité, et l’autre une promesse. Demandons à Dieu de faire de nous des artisans de sa paix… là où il y a l’orgueil, que nous mettions l’humilité ; là où Il nous envoie, que nous promouvions le partage, la miséricorde, la compassion, la solidarité ; mais surtout, demandons-lui de nous aider à garder notre cœur libre de toute chose, pour qu'il puisse, lui, le remplir.