C’est aujourd’hui que cette parole s’accomplit

Jesus lit Isaie

 

Il ne fait aucun doute que, de toutes les œuvres de la littérature mondiale, la Bible soit le livre le plus lu, étudié, approfondi, expertisé, scruté, analysé – et cela, de siècles en siècles -, afin de mieux comprendre ses textes. Aussi, il est un fait que plus d’un - des chrétiens, sincères et honnêtes pourtant, ne sont pas exemptés- se questionnent de sa véracité, en se demandant si tout ce qui y est écrit ne s’est pas mêlé d’inventions ; ce qui est pertinente et même légitime.

Compilation de 73 livres, la Bible est une bibliothèque rédigée par de nombreux auteurs où chacun a son style, sa façon d’écrire, ses images et ses paraboles. On sait très peu de choses sur la manière dont les évangiles ont été écrits, et en particulier leur date exacte : mais de ce que nous venons de lire, nous pouvons déduire qu’il y a eu certainement une prédication orale (la Tradition) avant que les évangiles soient écrits puisque Luc dit à Théophile qu’il veut lui permettre de vérifier « la solidité des enseignements qu’il a reçus. » Luc reconnaît également ne pas avoir été un témoin oculaire des événements ; il n’a pu que s’informer auprès de ceux qui le sont ; ce qui suppose qu’ils sont encore vivants quand il écrit. On peut supposer également que la prédication de la Résurrection du Christ a commencé dès la Pentecôte et que l'évangile de Luc a été mis par écrit plus tard, mais avant la mort des derniers témoins oculaires, ce qui donne une date limite vers 80 - 90 de notre ère. Il l’a écrit pour confirmer la foi de Théophile et des premiers disciples. Heureux et heureuses sommes-nous de pouvoir profiter du témoignage de Luc. Mais qui est cet excellent « Théophile » à qui Luc dédiera de même les Actes des Apôtres?

Certains exégètes voient en ce « Théophile » le patron qui aurait financé Luc dans sa décision d’écrire son Evangile (en ce moment, le parchemin coutait très cher). Il le dédie et confie à ce chrétien aisé afin qu’il le fasse recopier à l’usage des Églises. Pour d’autres, « Théophile » est tous ceux qui aiment et cherchent Dieu (Theos : Dieu / philos : ami). Pour certains autres, c’est la figure paradigmatique de l’Église qui reçoit le témoignage écrit comme le dépôt de la foi. Il lui est confié, comme à chacun de nous, pour l’assimiler et le transmettre fidèlement, tel un remède aux maux de l’âme.

Aujourd’hui, Luc nous rapporte la nouvelle façon que Jésus nous propose de poser la question sur la véracité de la parole de Dieu. Donc, au lieu de nous demander si ce que nous raconte le texte est vrai, Jésus suggère de poser la question : Est-ce que cette Parole peut devenir réalité dans notre vie quotidienne. Mais pour bien le comprendre, il s’avère nécessaire de contextualiser cette péricope évangélique. Ce qui nous amène à garder à nouveau la mission des prophètes.

Depuis l’avènement de la royauté en Israël avec Saul, il était coutume d'oindre l’élu lors de son intronisation. Au sens littéral, on dirait : « frotter d’huile ». Ce geste était une marque d’honneur vis-à-vis de l’être choisi et la confirmation du fait de sa mission. Il avait maintenant la responsabilité de la gouverne du peuple. L’être oint devenait ainsi l’élu de Dieu pour être son serviteur dans le service des autres. Il était marqué de l’onction.

Isaïe expliquait que le prophète, comme le roi, recevait aussi l’onction. Toutefois, les élus ne la recevaient pas tous. Certains prophètes en furent marqués, mais la plupart ne l’ont pas été. Ils avaient quand même la mission de parler sous l’inspiration de Dieu. Ils étaient responsables d’enseigner au peuple à vivre avec Dieu. L’Ancien Testament était traversé par l’évocation du fait qu’un jour, un grand prophète viendrait et qu’il transformerait l’univers. Il serait roi et il recevrait l’onction des mains de Dieu (Dt 18,18).

À la synagogue, Jésus relit ce texte d’Isaïe (61,1-2): « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction ». Luc rapporte cette rencontre à la synagogue pour nous faire comprendre que Jésus est l’Élu de Dieu, le Prophète, le nouveau Roi et le Serviteur de Son peuple. Il précise aussi le sens de Sa mission. « Porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres, et aux aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur ». Après avoir lu ce texte d’Isaïe, vieux de plusieurs siècles, Jésus ajoute simplement : «Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture.» C’est-à-dire, ce passage d’Écriture que nous venons d’entendre devient réalité maintenant.

Le Christ rend l’Écriture vivante et vraie «aujourd’hui». Il se rapproche des pauvres et des pécheurs, guérit les malades, réintègre dans la communauté ceux et celles qui ont été mis au ban de la société, redonne la vue aux aveugles, proclame la bonne nouvelle du Royaume. C’est l’aujourd’hui de Dieu.

En commençant sa vie publique, Jésus s’inscrit dans cette tradition de proclamation de la Parole. Extérieurement, rien ne laisserait supposer qu’un événement spécial est en train de s’accomplir : le lieu est insignifiant (la synagogue de Nazareth, une petite bourgade ; pourtant c’est là où sa mission prend racine), en un sabbat qui n’a rien de spécial au calendrier ; pourtant le Christ déclare que ce jour est exceptionnel : « Aujourd’hui s’accomplit… » (Lc 4,21), comme s’Il était un nouvel Esdras qui décrète un nouveau jour de fête pour le peuple.

C’est pour vous l’occasion de vous dire : « Et ma mission de chrétien, dont l’âme est configurée à l’image du Christ, s’enracine-t-elle dans mes origines familiales et ecclésiales ? Me suis-je, au contraire, envoyé moi-même pour n’en faire qu’à ma tête ?

Alors qu’Esdras, – avons-nous vu dans la 1re lecture - le prêtre-scribe venu de Perse, avait jadis inauguré une nouvelle période pour le judaïsme par la proclamation de la Torah, voici Jésus qui commence son œuvre publique en Galilée : le lecteur sait que ses origines sont célestes (Lc 1-2), qu’Il est « Fils de Dieu » et donc supérieur au Temple, et que les Écritures L’avaient annoncé comme Messie. Reste à en convaincre ses contemporains…

À la différence d’Esdras, ce n’est pas la Torah que Jésus proclame : laissons à une scène postérieure, celle des Béatitudes, la confrontation du Messie avec la Loi de Moïse. A Nazareth, Il choisit le rouleau d’Isaïe, pour y lire un oracle messianique qu’Il s’applique à Lui-même. Le texte précise d’ailleurs que « on Lui remit le livre du prophète Isaïe » : Jésus reçoit cette Parole comme un héritage de son peuple, avant de la modifier profondément par sa propre Parole.

C’est maintenant que nous est posée la question, aussi pertinente qu’importante : Est-ce que ce passage d’évangile peut aussi s’accomplir dans notre vie de tous les jours? Est-ce que l’Esprit Saint peut nous aider à annoncer la Bonne Nouvelle : à libérer ceux et celles qui sont prisonniers des stupéfiants, de l’alcool, des jeux de hasard, du commérage, de tout ce qui en n’est pas de Dieu ? Peut-Il nous envoyer à visiter les affamés, les malades et les personnes qui souffrent de solitude, les travailleurs saisonniers, les itinérants, les malades du sida, les ex-prisonniers, etc.; à redonner la vue à ceux et celles qui sont déprimés et découragés?

Dans cette portion d’Evangile, le Christ nous offre un exemple très coloré de cet «aujourd’hui de la Parole de Dieu» dans la parabole du bon Samaritain. Dans notre monde sceptique et désabusé, rendre vivante et vraie la Parole de Dieu a beaucoup plus de sens que d’essayer de prouver la véracité des anciens textes des Évangiles, en dépit de son importance et de sa nécessité.

Souvent à la messe du dimanche, nous écoutons les lectures d’un air ennuyé et désabusé. C’est peut-être parce que nous voyons dans ces récits des réalités vieilles de deux ou trois mil ans, alors que la parole s’adresse à nous et nous interpelle aujourd’hui. Que faisons-nous de nos dimanches ? Nous souvenons-nous que c’est un jour saint pour notre Seigneur ! Sommes-nous en joie ? Faisons-nous de la joie du Seigneur notre rempart ? Laissons-nous cette Paroles du Christ devenir pour nous ce qu’elle a été pour la Samaritaine au puits de Jacob : «une source d’eau vive qui ne tarit jamais». (Jean 4) ?

L’exemple du Christ dans la synagogue de son village nous invite aujourd’hui à rendre la Parole de Dieu vivante et vraie dans notre vie de tous les jours. Cette Parole devient alors «lumière pour nos pas», «chemin, vérité et vie», «création d’un ciel nouveau et une terre nouvelle».

« Cette Parole, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Son homélie consiste à dire que la Parole de Dieu n’est pas du boniment, mais une réalité concrète. Jésus ne se contente pas de répéter les paroles du vieux prophète. Il se met réellement au service des pauvres et des malades. Il est la Parole en chair et en os. Il est Dieu qui n'hésite pas à se salir les mains en secourant les hommes. Aujourd’hui un monde nouveau peut éclore. Le Royaume nouveau a deux mille ans. Mais, quelle chance pour nous, Dieu parle toujours au présent. L’évangile n’est pas enfoui sous la poussière des siècles.

Vous et moi, à notre baptême, nous avons reçu l’onction d’huile et nous avons été introduits à l’Esprit. À notre confirmation, nous avons aussi été oints. L’évêque nous a marqués à nouveau de l’huile et il nous a confié une mission. Depuis lors, nous sommes des envoyés auprès de toute personne pour dire que le Christ est mort et ressuscité, pour annoncer qu’Il est le Libérateur, pour proclamer qu’Il est la Lumière du monde. Et qu’avons-nous fait de notre baptême et de notre confirmation ? N’éteignons-nous pas l’Esprit ? Alors, que faire ?

Demandons-Lui, dans la foi qu’Il nous annonce par ses ministres, d’ouvrir nos yeux, de nous détacher de mes jugements qui nous enferment, de lever le joug de l’oppression que nous exerçons sur nos les autres et de pouvoir professer notre foi en cette ère nouvelle de grâce dans laquelle il règne sur toute créature dans une loi d’amour pour tous les siècles et pour toute éternité. Amen.