Etre des cœurdonniers à l’image du Cœurdonnier

Coeurdonnier

 

« Le monde a le cœur déchiré, il va mal et c’est la folie des hommes qui l’a déchiqueté… » chante Soprano, un Rappeur français, dans une des compositions musicales intitulée « le Cœurdonnier » (Album #l’Everest / 14-10-2016). Très agréable à l’oreille, sa photographie du monde actuel, tant docte que savante, ne serait pas différente de la nôtre ; car nous vivons dans un monde fou, qui est en train de prendre un virage sérieux, et c’est une évidence pour tout un chacun.

Dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas facile de vivre en chrétiens. La pression sociale est très forte. En Haïti, si l’on n’est pas corrompu ou « pétrocaribié », on n’est pas à la mode. En France actuellement, est voté un programme scolaire qui ne vise que la ruine des enfants et des adolescents. Déjà, dans plusieurs soi-disant grands pays, chacun a le droit de choisir son sexe et peut s’unir avec qui il veut. Une jeune fille qui n’a pas fait l’amour à dix-huit ans doit cacher ce fait comme si c’était honteux. Partout c’est l’obligation à parler du langage du plus fort, de la civilisation dominante puisque le village global est à compétition effrénée.

Dans ce monde, c’est comme s’il y a un renversement de rôle : les parents sont devenus enfants et les enfants tiennent la place des parents. Démissionnés, ces derniers ne transmettent plus à leurs progénitures leur langage, leurs valeurs, leurs traditions qui font leur fondement ; ils ne leur parlent plus de leurs fêtes ; ils ne soufflent plus à leurs oreilles l’histoire et la fierté de familles chrétiennes, ils ne leur présentent plus leurs valeurs fondamentales. Il ne s’agit pas de rejeter le progrès de la science et de la technique, du savoir, de la culture dans laquelle nous vivons mais de savoir y conserver nos valeurs, nos fêtes, notre langage et nos traditions, comme les premiers chrétiens l’ont fait dans l’empire romain.

Oui, il découle de l’ère actuelle, peut-on aisément constater, à la fois une promotion et un écrasement de l’homme ; une société qui, partant à des craintes,  s’éveille à des horizons que nos frères de jadis n’ont jamais connus (Père Pierre Teilhard de Chardin). Pourtant au fond, ce monde « veut être sauvé », chante encore Soprano. Sauver de quoi ? De son Ravisseur, bien sûr. Mais hélas, écrasés, nous n’avons plus de force pour mener nous-mêmes ce combat. Soprano nous invite à voir combien le monde a besoin de « Mr le Cœurdonnier ».

Dans la 1re lecture de ce 23e dimanche TOB que nous lisons chez Isaïe 35,4-7, le prophète nous dit que ce « Cœurdonnier » c’est Dieu, le Seigneur lui-même. Isaïe dit qu’il vient pour sa revanche, pour venger son peuple. En écoutant ou lisant ce texte, deux mots peuvent nous surprendre, voire nous scandaliser : la vengeance et la revanche de Dieu. Mais, nous devons savoir que le sens qu’ils ont dans notre langage courant du 21e siècle  n’était pas le même du temps du prophète.

Au sens du prophète, la revanche de Dieu, c’est le salut de son peule. Voilà pourquoi pour les hommes d’alors, cette revanche était le retour au pays, où, après cinquante ans d’exil à Babylone, ils ont perdu courage. Cinquante ans pendant lesquels on a rêvé de ce retour, sans oser y croire. Aux milieux de ces atrocités, Isaïe, tout en leur annonçant le retour au pays, leur dit : Dites aux craintifs : « Courage, ne craignez pas ! Voici votre Dieu qui vient pour sa revanche, il leur rendra ce qu’ils ont mérité ; lui-même vient pour nous sauver», c’est-à-dire « vous libérer ».  Et tout le reste du texte ne sera qu’une litanie de promesses : promesses de guérison, de rétablissement pour les aveugles, les sourds, les muets, les boiteux...

Telle est la vengeance de notre Dieu. Pour l’homme de la Bible de même que pour nous, il est bien clair que Dieu ne se venge pas de nous, il ne prend pas sa revanche contre nous, mais contre le mal qui nous atteint, qui nous abîme ; sa revanche c’est de nous rendre notre dignité ; c’est nous libérer de ce qui nous empêche d’être pleinement hommes et femmes et de rentrer dans le dialogue originel avec lui ; c’est ce qui nous empêche de nous tenir debout. Bref, ce qui empêche à sa gloire de se manifester : « La gloire de Dieu c’est l’homme debout », a dit St Irénée de Lyon.

 

Dieu, venons-nous de dire, ne se venge pas de nous, il ne prend pas sa revanche contre nous, mais contre le mal qui nous atteint, qui nous abîme. C’est ce que Jésus, Dieu-fait-Homme, vient de nous montrer dans la péricope évangélique du jour (Marc 7,31-37). Il ne cherche pas à éradiquer le mal par les feuilles, mais par la racine.

Un peu avant, Marc nous fait le rapport de la controverse de Jésus avec les pharisiens sur la pureté rituelle. En bon pragmatique, il va joindre les actes aux paroles. C’est ainsi qu’il se rend dans la région de Tyr et de Sidon où il expulse le démon de la fille de la Syro-phénicienne. Tout de suite, il passe en plein territoire de la Décapole (la Jordanie actuelle) c’est-à-dire, le territoire des dix villes païennes, donc des « Impurs », et il y reste. Retrouvée seulement chez saint Marc, c’est la portion d’Evangile d’aujourd’hui où Jésus ouvre les oreilles et délie le lien de la langue d’un sourd-muet.

Regardez bien. Le geste que Jésus fait pour opérer ce miracle est le même que le prêtre fait lors de la célébration du baptême des adultes. Il lit précisément ce passage de l’évangile de Marc, puis il touche les oreilles et les lèvres du baptisé en disant : « Effata », c’est-à-dire « Ouvrez-vous, afin de proclamer, pour la louange et la gloire de Dieu, la foi qui vous a été transmise. » La seule chose que Jésus a faite et que le célébrant aujourd'hui ne fait pas, c’est de prendre de la salive. (Pour les Juifs, même encore aujourd'hui, la salive est réputée avoir une vertu curative pour les petites plaies, mais aujourd'hui, ce qui prime, c'est l'hygiène.) Ainsi, nous voyons clair que le baptême, en quoi nous croyons pour la rémission des péchés, trouve son enracinement dans les paroles et dans les gestes historiques de Jésus.

sourd-muet

Sœurs et frères, nous qui, par notre baptême, avons été plongés dans la mort de Jésus pour lever avec lui, ce sourd-muet dont Marc ne cite pas le nom est nous tous. C’est nous qui fermons nos yeux pour ne pas voir les merveilles de l’amour de Dieu dont la personne humaine est la plus chérie. Cet homme, c’est nous tous qui fermons nos mains pour tout garder, tandis que le pauvre, affamé, est devant notre maison. Ce sourd-muet, c’est nous tous qui fermons nos oreilles pour ne pas entendre le cri désespéré des affamés, des prisonniers, des malades, des opprimés, des migrants, des innocents que l’on accuse sans raison et que l’on déclare coupable. C’est nous tous qui ne nous levons pas pour dire non aux lois dites modernes mais en réalité qui visent qu’à ruiner nos sociétés et les rejeter ipso facto. C’est nous tous qui utilisons notre langue pour dénigrer nos prochains, leur médire, leur faire subir des préjudices. C’est nous qui refusons de nous lever pour demander à nos dirigeants de rendre compte de la gestion qu’ils ont fait des biens du pays. Ce sourd-muet, c’est nous tous qui ne nous levons pas pour dénoncer les abus faits à nos enfants et nos adolescents.

Mais heureusement, le Seigneur est là. Il nous rejoint car il veut nous sortir de nos surdités, nous recréer, pour faire de nous des « cœurdonniers » à son image. Il nous invite à être, comme lui, pragmatiques ; à parler moins et agir plus. Il nous invite à travailler à la réalisation de notre vocation qui est la sainteté. Et pour y arriver, il nous invite à poser des actions faisant la joie de nos semblables et plaisant au Seigneur. Le Seigneur nous invite à être très attentifs à nos pensées pour pouvoir dompter notre langue et ne dire que des paroles de bénédiction. Car « il ne faut pas que de la même bouche, sortent la bénédiction et la malédiction »(Jc 3, 10).

Le Seigneur est là et nous demande de laisser tomber notre agressivité, de détruire les murs qui nous séparent, la haine qui nous divise car la caractéristique fondamentale de tout chrétien, c’est d’être un pont qui permet aux autres de se rencontrer, un artisan de paix, un rassembleur, un agent d’union qui fait tout pour éviter que les factions se forment, que les commérages se diffusent, que la jalousie ou l’ambition viennent miner les fondements mêmes de la communauté, que les petites communautés se disloquent!

Oui, voilà ce que nous sommes tous, du moins à quelques instants de notre vie : des sourds-muets assis au bord de la route vie, attendant l’intervention de Dieu. Il est là au cœur de nos vies ; c’est lui d’ailleurs qui nous fait vivre : demandons-lui d’ouvrir nos oreilles pour comprendre son message, de délier notre langue pour savoir l’annoncer afin de savoir l’utiliser, de devenir de vrais cœurdonniers, à la louange de sa gloire.

 

Pere Emmanuel FENELUS

Diocese de Fort-Liberte

Haiti