Il est bon d'etre ici...

Transfiguration

1re lecture: Le sacrifice de notre père Abraham (Gn 22, 1-2.9-13.15-18)
Ps 115 :  Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants.

2e lecture : Dieu n’a pas épargné son propre Fils (Rm 8, 31b-34)
 Évangile : Celui-ci est mon Fils bien-aimé (Mc 9, 2-10)

 

Depuis mercredi 13 février, nous sommes en chemin avec le Christ, en direction vers Pâques. Dimanche dernier, nous étions avec lui dans le désert où il a vaincu et renvoyé Satan qui était venu le tenter. Aujourd'hui, 2e dimanche de Carême de l’année liturgique B, c’est sur le Thabor qu’il nous invite à le suivre où, en présence de Moise et d’Elie, il est transfiguré. C’est un très grand mystère que nous sommes invités à contempler à la suite des trois Apôtres – Pierre, Jacques et Jean, que Jésus a pris avec lui sur la montagne. Se trouvant au centre de l’évangile de Marc, cette scène constitue l’une des plus importantes du Nouveau Testament ; elle est, non pas le sommet[1], mais le résumé de toute la révélation.

En effet, saint Marc introduit cette péricope en disant : « 6 jours après… » Il n’a pas dit à partir de quoi il faut les compter ; mais la déclaration de Pierre nous pousse à dire que c’est très probablement 6 jours après le Yom kippour, le jour de l’expiation où l’on célébrait la fête des Tentes : on construisait des cabanes de branchages, abri fragile du temps de l’errance au désert, symbole de la fragilité humaine en marche vers la Terre promise[2].

Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean : ceux-là même qui étaient avec lui lors de la réanimation de la fille de Jaïre, âgée de 12 ans (Marc 5,21-43) : témoins de son pouvoir sur la mort. Ceux-là même qui seront avec lui un peu plus loin dans le jardin des Oliviers (Marc 14,33) : témoins de son agonie. Ce sont donc « les Colonnes de l’Eglise », selon l’expression de Paul dans sa lettre aux Galates (2,9). C’est à eux que Jésus accorde le privilège de contempler cet Evénement extraordinaire. Lui qui est homme, il veut montrer le plus clairement possible qu’il est aussi Dieu. Mais voilà soudain, ils virent apparaitre Moise et Elie

Moïse est le Porte-Parole de la Loi et Élie des Prophètes. En un mot, ce sont les Colonnes de l’Ancien Testament ; tous deux étaient en conversation avec Jésus. Ce sont les grands témoins de l'accomplissement des Ecritures. Tout ce qu'ils ont annoncé de la part de Dieu s'accomplit en Jésus, le Christ de l’Évangile, qu’ils présentent comme la Sagesse de Dieu aux apôtres Pierre, Jacques et Jean – principaux responsables d’annoncer la Bonne Nouvelle à toute créature. Comme Moïse et Élie, conduits par Dieu sur la montagne sainte pour y être témoins de sa gloire (Ex 33.18-23 ; 1R 19.9-12), les apôtres sont emmenés par Jésus à l’écart, ils gravissent eux aussi la montagne et là, Jésus leur manifeste sa gloire. Aussi, comme Moïse et Élie, ces deux grands témoins de l’Ancienne Alliance qui ont d’une certaine façon échappé à la corruption de la mort (Dt 34,6 = Jude 1,9 ; 2R 2,11), Jésus aussi, qui vient d’annoncer sa passion et sa mort, donne aux apôtres un avant-goût de sa résurrection.

Mais c’est surtout à la suite de Pierre que nous allons assister à cet événement unique de la vie de Jésus. Car s’il y a quelqu’un qui a osé se manifester ce jour-là, c’est bien lui : « Maître, il est heureux que nous soyons ici : nous allons dresser trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie ». Vraiment Pierre est heureux. Il veut que cela dure longtemps. La transfiguration du Seigneur l’a tellement marqué qu’il en a longuement parlé dans sa deuxième lettre (1,12-20). En rapportant cet épisode, il veut nous inviter à écouter la voix du Père nous disant qu’il n’y a pas d’autre Chemin que celui-là (voir Jean 14,6) : Il faut croire les prophètes et accomplir ce qu’ils disent. Il faut observer la loi de Moïse. En d’autres mots, si nous voulons jouir la gloire du ciel, il faut obéir à la Loi de Dieu et suivre l’Esprit du Seigneur qui nous a parlé par les prophètes. C’est pour cela qu’il veut dresser trois tentes. Il veut que Jésus, Moïse et Elie puissent demeurer là devant lui, dans l’éclat et la splendeur de la gloire.  Mais voici qu'une nuée les couvrit de son ombre ; celle qui, dans divers épisodes de l’Ancien Testament, indique et dissimule la mystérieuse présence de Dieu (Ex 19 ; 1R 8.10).

En fin de compte, c'est la voix du Père qu'ils entendent : « Celui-ci est mon Fils, le Bien-Aimé, écoutez-le ! ». Les Apôtres accompagnent Jésus depuis plus d’un an, et peu à peu le fossé se creuse entre les autorités religieuses du peuple de Dieu et ce Jésus auquel ils se sont attachés. La question peut se poser pour eux : Jésus ne se trompe-t-il pas lui-même, les certitudes du peuple de Dieu ne sont-elles pas du côté des prêtres et des scribes ? C’est alors que le Père lui-même intervient, comme il l’a déjà fait pour Jean-Baptiste : Écoutez-le ! Écoutez-le car il est la Parole faite chair (Jn 1.14 ; He 1.1). Il est Le Prophète, et tous les autres ne parlent que pour lui (Dt 18.17).

Par sa Transfiguration, Jésus voulait les montrer que l’ordre actuel du monde n’est pas l’ordre définitif. Maintenant le rideau s’est entrouvert : si seulement les apôtres pouvaient comprendre que le Fils de l’homme, comme Jésus se nomme lui-même, est proche de sa résurrection. D’ici peu, ses compatriotes vont le mettre en croix. D’ici peu aussi, le Père va lui donner la gloire qui l’attend. Le brillant nuage, les vêtements d’un blanc éblouissant sont les signes qui nous permettent d’entrevoir quelque chose du mystère de Jésus : le jour où il ressuscitera d’entre les morts, tout son être sera transformé, transfiguré, et rempli de la Puissance divine pour qu’à son tour il puisse nous combler tous.

Mais ce qui est le plus important c’est le message que Jésus veut faire passer. Il veut montrer aux siens ce que Dieu réserve pour l’éternité à toute l’humanité régénérée par l’Evénement pascal (son Incarnation et sa résurrection). Elie leur apparut avec Moïse et ils conversaient avec Jésus. Tout ce que Moïse a enseigné au peuple que Dieu s’est choisi, tout ce que les prophètes ont annoncé de la part de Dieu, tout cela, Jésus l’accomplit : « Tout est accompli », dira-t-il en croix quelques secondes avant sa mort.

Aujourd’hui, le Seigneur veut nous aider à prendre de la hauteur par rapport à nos soucis de tous les jours. La voix du Père se fait entendre pour nous apprendre à voir les choses différemment. Il n'est plus question de s'installer. Dieu ne se laisse pas enfermer dans une maison. Ces tentes dont nous parle l'Évangile, il faut les construire dans le monde, dans les cœurs endurcis des humains, dans la vie ordinaire de tous les jours. C'est là, au cœur de ce monde, que Dieu veut faire sa demeure.

Nous chrétiens, nous sommes aussi appelés à une vie transfigurée. Nous vivons déjà dans le ciel par la foi, l'espérance et la charité. Mais nous demeurons sur terre, souvent dans le brouillard. Or voilà que l'Evangile nous révèle cette Bonne Nouvelle : Nous ne sommes pas seuls. Le Christ, dont le Transfiguration annonce sa Résurrection, vient éclairer nos nuits et nos brouillards. Il est avec nous tous les jours et jusqu'à la fin du monde. Nous avons besoin de sa lumière pour avancer sur nos chemins souvent difficiles.

Par conséquent nous qui sommes accablés, le Seigneur peut nous faire passer d'une vie défigurée par le péché, par la drogue, par la malfaisance, par le désespoir ou l'égoïsme à une vie lumineuse de liberté, de paix, de bienveillance et de joie. Personne n’est jamais trop loin pour Dieu ; nul n’est jamais perdu pour lui. Il veut nous pardonner et être pour nous un nouveau point de départ pour une vie entièrement transformée par son amour. Il nous invite sans cesse à reprendre la marche et lui faire une totale confiance comme notre Père Abraham (1re lecture). Il ne nous évitera pas les souffrances ni les peines de la vie. Cette dernière peut être un chemin de croix, mais au terme de cette montée, nous trouverons la joie de Pâques. Il sait écrire droit sur les lignes brisées : à travers toutes ces épreuves, il ne nous conduira pas jusqu’à la montagne de la Transfiguration mais à quelque chose de plus grand, jusqu’à la gloire de la Résurrection. Comme le dit saint Paul, "là où le péché a abondé, la grâce a surabondé.

Nous venons d’écouter sa Parole qui est lumière ; tout à l'heure, nous irons communier à son Corps et à son Sang. Désormais, sa Lumière s'intègre en nous pour nous transformer, pour nous faire ressembler davantage à la splendeur qui se révèle dans le mystère de la Transfiguration. Par ces Repas, il veut nous relever afin que nous devenions les colporteurs de son Evangile qui libère dans un monde défiguré par les guerres, les violences, les massacres, l'intolérance, l’esclavage, le désespoir ; un monde où les pauvres et les exclus sont de plus en plus nombreux. Il compte sur nous pour lui construire une demeure digne de lui ; car c'est ce monde que Dieu veut habiter, non pas les tentes de saint Pierre. N’hésitons pas à le faire. Alors oui, faisons-lui confiance, même si, comme les trois disciples, nous ne savons pas encore ce que signifie « ressusciter ». Approchons-nous de lui ; car chaque fois que nous le faisons dans la prière, nous pénétrons avec lui, à travers l’obscure nuée de la foi, dans l’éternité. Chaque fois que nous communions au pain et au vin de sa Pâque, nous sommes configurés en Lui, fils et fille dans le Fils Unique. Nous naissons dans l’aujourd’hui de Dieu qui nous permet, par Jésus et dans l'Esprit Saint,  d'entrer déjà dans la vie trinitaire en communion avec toutes celles et ceux qui sont déjà dans sa gloire, au-delà des limites de lieu et de temps.



[1] C’est la Pâques qui l’est.

[2] Noel Quesson, Parole de Dieu pour chaque Dimanche, « 2e Dimanche de Carême B, P. 48.