La prière des pauvres pécheurs...

 

Rosaire

Connu également sous son nom latin « l’Ave Maria » - Comme le Notre Père = le Pater Noster, - le « Je vous salue Marie » est l’une des prières catholiques de base. Il tire son nom des premiers mots du dialogue entre l’Archange Gabriel et Notre-Dame, lors de l’Annonciation (Luc 1,28). En effet, dans l’Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc, il est dit que :

« Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, auprès d’une Vierge déjà promise en mariage à Joseph, un homme de la famille de David ; le nom de la Vierge était Marie. L’ange vint à elle et lui dit : « Réjouis-toi (Khairé), pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. » (Lc 1, 26-28).

Devenu, après le « Notre Père », la prière chrétienne (catholique) la plus populaire, l’Ave Maria est divisé en plusieurs parties dont la première est commune aux Catholiques et aux Orthodoxes. Il faut dire, au premier abord, que contrairement à celle du Pater Noster qui n’a aucun problème d’ailleurs (bien que les Évangiles de Luc et de Matthieu nous en donnent deux expressions un peu différentes), l’histoire de l’Ave Maria se révèle plus complexe. Elle dure quinze siècles environ. Et maintenant, transcrivons-la pour ensuite voir les différentes étapes de sa composition et enfin son sens dans la piété chrétienne.

 

La prière de l’Ave Maria

 

Réjouis-toi (= Je te salue) Comblée de grâce, le Seigneur est avec toi.

Tu es bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le Fruit de tes entrailles est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu, prie pour nous pauvres pécheurs,

Maintenant et à l’heure de notre mort. Amen

 

Les différentes étapes de sa composition

Réjouis-toi (= Je te salue) Comblée de grâce, le Seigneur est avec toi

  Nous avions vu que la première phrase de l’Ave Maria est de Gabriel (Lc 1,28) qui salua Notre-Dame comme les Prophètes avaient coutume de le faire à la Fille de Sion (So 3,14 ; Za 9,9). Mais il convient de faire remarquer que, dans sa récitation, la piété populaire dit : Je vous salue, Marie, pleine de grâce... ce qui nous amène à une double clarification.

Au moment de l’Annonciation, l’Ange disait à Marie « Khairé » qui se traduit par « Réjouis-toi ! ». Toutefois, il est faux de croire que ce soit la meilleure. Sa meilleure traduction est « Bonjour », puisque c’est ainsi que tous les Grecs se saluent banalement dans la rue depuis 2500 ans. Pourtant, sa traduction en « réjouis-toi » est préférable puisqu’elle a une consonance de bonheur et d’espoir, alors que le banal bonjour a tendance d’occulter la solennelle visite de l’Ange à Marie, la réduire en une simple visite de courtoisie ou comme en un croisement dans la rue entre deux êtres humains d’aujourd’hui.

Ce qui est certain, c’est que dans la salutation de l’Archange, le nom de Marie n’est pas mentionné. C’est « Pleine de grâce » qui est son nom sur les lèvres de Dieu. Comme Dieu l’a fait pour Abraham[1], pour Jacob[2] et Jésus pour tant de ses disciples[3], le nom de Marie est changé en « Comblée de Grâce ». Donc, si l’on veut vraiment rester fidèle à ce qu’a dit l’Ange, il faut commencer cette prière par : « Réjouis-toi Comblée (= Pleine) de grâce… », et non « Réjouis-toi, Marie, Pleine de grâce ». D’ailleurs, il est bien difficile de préciser à quel moment de l’histoire le nom de Marie a été introduit.

Même saint Jean Damascène qui, au VIIIe siècle, savait prêcher longuement sur l’Annonciation, en répétant sans cesse : « Salut, pleine de grâce », n’y avait jamais ajouté « Marie »[4]. Nous connaissons son Hymne acathiste (= à chanter sans s’asseoir) qui chante plus de cent cinquante fois « Salut », suivi d’un titre marial – une véritable litanie –, ne dit jamais : « Salut, Marie », ni d’ailleurs : « Salut, pleine de grâce », même si toute la prière est un développement de la salutation de Gabriel. Le nom de Marie apparaît une seule fois dans une antienne d’introduction ; puis revient la litanie des « Réjouis-toi… ». Au lieu de mentionner son nom, il préfère l’appeler « l’Epouse inépousée ». Le premier témoignage semble être le graffiti « Salut, Marie », écrit en grec sur un mur auprès de la grotte de l’Annonciation à Nazareth ; il se date des IIIe - IVe siècles. Le plus probable est que, dès l’instant où l’on a utilisé la salutation de l’ange comme prière, l’on a ajouté « Marie » qui donne désormais : « Je te salue, Marie, Pleine de Grâce… »

« Tu es bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le Fruit de tes entrailles est béni »

De même que la première, la deuxième partie de l’Ave Maria est foncièrement biblique. C’est vrai que la Bible ne la met pas dans la bouche de l’Ange (qui avait d’excellentes autorités), mais elle l’attribue à Elizabeth pour qui le Seigneur a fait aussi des merveilles (Lc 1,13.36). La Bible dit quand elle prononça ces paroles, elle fut remplie de l’Esprit-Saint ; autrement dit, l’Esprit-Saint, faisant sien l’organe d’Elizabeth, disait à Notre-Dame : « Tu es bénie entre toutes les femmes et le Fruit de tes entrailles est béni ». Nous pouvons le lire chez saint Luc, dans la péricope de la Visitation :

«En ces jours-là Marie prit sa décision et partit sans perdre de temps vers une bourgade des monts de Juda. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit dans son ventre. Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint  et elle s’écria : « Tu es bénie parmi les femmes et le fruit de ton ventre est béni ! » (Luc 1, 39-42)

 

Et c’est ainsi qu’au fil des ans la Tradition, tout en rapprochant les paroles de l’Ange Gabriel à l'Annonciation et celles d'Elisabeth lors de la Visitation, a composé la première grande partie de l’Ave Maria, commune à l’Eglise d'Orient (depuis le IVe - Ve siècle), et d'Occident (à partir de saint Grégoire le grand †604).

 

Il revient à dire qu’au début, la prière de l’Ave Maria était ainsi formulée : « Je te salue, Marie, Comblée de grâce, le Seigneur est avec toi. Tu es bénie entre toutes les femmes, et le Fruit de tes entrailles est béni. » Il convient cependant remarquer que cette formulation ne contient pas encore « Jésus ». Le Nom de Jésus apparaît vers le XIIe siècle ; et le premier à l'avoir introduit a été Amédée de Lausanne, Abbé de Hautecombe, qui achevait ainsi son homélie : « Je te salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi, tu es bénie entre toutes les femmes, et béni le fruit de ton sein, Jésus Christ, qui est par-dessus toutes choses le Dieu béni dans les siècles des siècles ».[5] 

La piété mariale qui se répandait au XIIe siècle a été très favorable à l’Ave Maria. Mgr Odon de Sully, évêque de Paris en 1198 a prescrit de la réciter avec le Pater et le Credo ; ce que le Synode de Paris (Vers 1210) a invité aux Chrétiens de faire également. Elle est ensuite répandue dans l'Europe, en étant recommandée par plusieurs conciles régionaux en Espagne, en Angleterre et en Germanie. Et qu’en est-il de la seconde partie ?

Si la première partie est reconnue comme une prière usuelle du Moyen-Age, la seconde, quant à elle, se veut une prière de supplication. Elle équivaudrait au « Sub Tuum Praesidium[6]». Sauf que de plus, elle comporte le titre de Théotokôs (Mère de Dieu), défini au IIIe concile œcuménique de l’Eglise qui se réunissait à Ephèse en 431. Elle est composée des ultimes paroles prononcées par saint Simon Stock (Supérieur de l’Ordre du Carmel) sur son lit de mort, en 1265. Au moment de son départ vers la maison du Père, le saint disait : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Amen. »

La supplication du saint n’est pas sans référence biblique. En effet, encore en stade de germination, l’Eglise a fait l'expérience de l'intercession de Notre-Dame. Cette intercession se lit dans l'Evangile des noces de Cana (Jn 2,1-11). L’Eglise primitive également en faisait l'expérience (cf. le papyrus du troisième siècle avec la prière « Sub tuum praesidium) ; une expérience qui se poursuit tout au long des siècles.

Dans la Divine Comédie[7], Dante († 1321) écrit : « …et le fruit de vos entrailles que je prie de nous garder du mal, Jésus-Christ (…) Priez Dieu pour nous de nous pardonner et de nous donner la grâce de vivre de telle sorte ici-bas qu’il nous donne le paradis à notre mort. »

Avec saint Simon, la formulation, telle que nous l’avons aujourd’hui s’apparaissait complète. On pouvait la lire dans un bréviaire[8] des chartreux dès 1350 : Sancta Maria, ora pro nobis peccatoribus, nunc et in hora mortis, Amen. (= Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort, Amen.)  Les bréviaires du XVIe siècle joignent ces deux formules et donnent à la prière sa formulation actuelle. Et finalement, en 1568, elle est introduite dans le bréviaire romain  par le Pape Pie V. Voyons maintenant sa valeur dans la piété chrétienne.

 

L’Ave Marie… prière de ceux qui se reconnaissent pauvres pécheurs

Rosaire

De toutes les créatures, Notre-Dame est d’une grandeur exceptionnelle. Au fait, qui possédera à jamais un langage assez sublime pour célébrer dignement les grandeurs de la Vierge…[9] ? Tandis que de Mariam nunquam satis[10] (au sujet de Marie [l’on ne dira] jamais assez), dans la prière de l’Ave Maria, nous Chrétiens catholiques, pauvres pécheurs, nous ne faisons que mesurer notre petitesse. Est-ce pourquoi, après l’Eglise primitive (dans le Sub Tuum Praesidium) et saint Simon Stock, nous ne cessons pas de la supplier humblement afin qu’elle intercède pour nous aujourd’hui jusqu’à l’heure où nous devrons paraitre devant le Père.

A bien y regarder, on constatera que l’Ave Maria vise l’essentiel. Là-dans, nous ne demandons pas à Marie de nous sauver (ce que son divin Fils a déjà opéré par son sang, sa mort sur la croix et sa résurrection ; il est d’ailleurs le seul à pouvoir le faire) ; nous lui supplions de nous nous faire goûter sa tendresse de Mère : Mère de Jésus et Mère de l'humanité. Nous réclamons son intercession. Ne l’a-t-elle pas déjà fait à Cana ?

Seul celui qui prend conscience de son impuissance peut considérer sa fragilité. C’est en sens que le Je-vous-salue-Marie est d’une importance extrême ; justement parce qu’il touche un point extrême : il nous pousse à voir, reconnaitre et confesser ce que nous sommes dans la main de Dieu.

L’Ave Maria est, de plus, la prière des pauvres en ce sens que, simple et répétitive, beaucoup de mondes aiment la réciter. Ils se sont persuadés que c'est vers Dieu qu'ils se tournent, tout en sachant que la bienveillance maternelle de Notre-Dame ne leur fait pas défaut. Cette prière entraîne, comme nous l'avons vu, à l'émerveillement, dans le murmure de l’Écriture - la salutation de l'ange à Marie, et celle d’Élisabeth, entièrement données par l’Écriture. A ce titre, le Je vous salue Marie, nous dit le Père Jacques Nieuviarts (assomptionniste et bibliste), est une prière à l'école de l’Écriture. Une prière qui, en quelques mots, présente à Dieu par Marie ce qu'est dans sa totalité une vie d'homme : pauvre pécheurs.

Et enfin, par l'Amen final, nous donnons pleine adhésion à l'ensemble de cette courte prière, qui rassemble la terre et le ciel, en la figure et dans la supplication à Marie[11].

 

Orientations bibliographiques :

  1. Bernard et Louis Hurault, Bible des Peuples, Madrid, 2004.
  2. Francois Breynaert, Connaitre et aimer Marie. un mois avec la mere de Jesus au fil de sa vie, edb, 2014.
  3. Mgr Paul-Marie Guillaume, Je vous salue, Marie : une longue histoire, Képhas (Revue), Avril-Juin 2002.
  4. Père Jacques Nieuviarts, Prier le Je vous salue Marie, Vie spirituelle, Lacroix, 2017.
  5. Médiatrice et Reine, Revue mariale des Montfortains « Avec Marie Comme Guide », Médiatrice et Reine, mai-juin 2003.


[1] Genèse 17,5 : le Seigneur dit à Abram « Aussi ne t’appellera-t-on plus du nom d’Abram (= Père noble), mais ton nom sera Abraham (Père d’une multitude), car je ferai de toi le père de nombreuses nations

[2] Genèse 32,29 : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël… »

[3] Simon = Pierre ; Thomas = Didyme ; Jacques et Jean = Boanerguès.

[4] Mgr Paul-Marie Guillaume, Je vous salue, Marie : une longue histoire, Kephas (Revue), Avril-Juin 2002.

[5] Homélie 3 – col « Pain de Cîteaux », série 3/2, p. 174.

[6] Sub Tuum Praesidium ou en français : Sous l'abri de ta miséricorde est une prière catholique dédiée à la Vierge Marie. Elle est ainsi récitée : « Sous l’Abri de ta miséricorde nous nous refugions, Sainte Mère de Dieu. Ne méprise pas nos prières quand nous sommes dans l’épreuve ; mais de tous les dangers, délivre-nous : Vierge glorieuse, Vierge Bienheureuse. »

C'est la plus ancienne prière adressée à Notre-Dame (si l'on excepte le Magnificat qui est mis dans la bouche de Marie dans l'Evangile de Luc 1,46-55). Son texte fut retrouvé sur un papyrus égyptien écrit en grec et daté du ive siècle1.

[7] Dante, Divine Comédie, ecrit entre 1307 et 1321, paru dans l’édition Boccace, 1555.

[8] Vient du latin brevis (=court), le bréviaire est un livre liturgique catholique destiné aux clercs, religieux et religieuses. Il contient l'ensemble des textes nécessaires pour prier la liturgie des heures, appelée aussi l'office divin. Il est composé de psaumes, antiennes, répons, hymnes, versets, oraisons, lectures pour tous les jours de l’année liturgique, ainsi que de rubriques qui règlent les rites à suivre et marquent la différence des fêtes.

[9] Paul Diacre, secrétaire de Charlemagne,  VIIIe siècle

[10] Saint Bernard

[11] Père Jacques Nieuviarts, Prier le Je vous salue Marie, Vie spirituelle, Lacroix.com lundi 2 octobre 2017.