Coeur Immacule de Marie

« Peut-on se consacrer à Marie, être son enfant ? On me dit que la consécration est réservée à Dieu. »

Oui, Marie nous prend par la main, et elle accompagne l'Église du Christ dans son cheminement terrestre. Selon l'enseignement du concile Vatican II, « son amour maternel la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n'est pas achevé, ou qui se trouvent engagés dans les périls et les épreuves, jusqu'à ce qu'ils parviennent à la patrie bienheureuse ». « Sur cette Terre, en attendant la venue du jour du Seigneur, elle brille déjà comme un signe d'espérance assurée et de consolation devant le peuple de Dieu en pèlerinage »[1].

Mais cela suppose que, de notre côté, nous saisissions cette main secourable et maternelle, en reprenant chacun à notre compte le geste du disciple bien-aimé : « À partir de cette Heure [l'Heure de la Croix], le disciple la prit dans sa vie »[2]. Le texte grec est difficile à rendre en français, c'est un neutre pluriel, un possessif fort, une idée de mouvement : il la prit et la fit entrer dans son domaine, dans ces choses qui étaient siennes.

Il en résulte entre elle et nous une alliance spirituelle, une appartenance filiale, un compagnonnage vécu. Peut-on appeler cela une consécration ? Le mot fait peur, en effet, car il a pris un sens fort d'engagement sacré et de donation à Dieu Lui-même. On pense à la consécration eucharistique, ou à la consécration religieuse.

En ce sens, évidemment, il est impensable de se consacrer à une créature, fût-elle la plus belle et la plus sainte de toutes. Ce serait une forme d'idolâtrie. D'ailleurs, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dont la prière de consécration a été adoptée par de nombreux fidèles et de nombreuses communautés (2), avait adopté un titre sans équivoque : Consécration de soi-même à Jésus, la Sagesse incarnée, par les mains de Marie.

Cependant il est évident que le mot « consécration » a tout un éventail de sens. Quand une mère se consacre à ses enfants, quand un savant se consacre à sa recherche, voire quand on consacre une journée de vacances à une balade ou au bricolage, ces choses ne sont pas également sacrées.

Le Père Laurentin a mis en lumière un paradoxe[3] : au fil du temps, le vocabulaire de la dévotion s'est dévalué (alors qu'au début, il avait le sens de faire un vœu, de se vouer), et celui de la consécration s'est surévalué. Le Traité de la vraie dévotion, du Père de Montfort, porte un titre qui n'est guère évocateur aujourd'hui pour des non-initiés, alors qu'il s'agit d'un engagement radical. Quand on parle de l'attachement des fidèles à Marie, il faudrait trouver un mot à mi-chemin de ces deux vocables. Le Père Laurentin propose « dedication », qui n'existe hélas qu'en anglais.

« Comment vivre responsable et adulte, surtout dans le monde actuel, tout en prenant cette voie de l'enfance spirituelle ? » Telle est la suite de la question qui m'était adressée. Ici, il ne faut pas se méprendre. Jésus n'a jamais dit à ses disciples de redevenir enfant, de retomber en enfance. Prendre Marie pour mère serait une preuve d'immaturité, une douteuse régression au sein maternel. Jésus nous appelle à devenir enfant, c'est-à-dire à Lui ressembler, à être avec Lui et comme Lui le Bien-Aimé du Père.

Ce n'est pas une démission, c'est un engagement, mobilisant notre énergie et nos compétences. Ce n'est pas un retour en arrière, c'est un pas décisif en avant. C'est oser prendre le chemin de la sainteté, afin d'atteindre ensemble la taille de l'Homme parfait, jusqu'à la plénitude du Christ[4]. Là se situe la maternité spirituelle de Notre-Dame, le secret de Marie. Car il s'agit moins de faire que de se laisser faire.

 

Père Alain Bandelier

Prêtre du diocèse de Meaux

Responsable du Foyer de Charité de Combs-la-Ville

 



[1] Lumen Gentium, nos 62 et 68.

[2] On sait que la devise du pape Jean-Paul II, « Totus tuus », était une forme abrégée de cette prière.

[3] Dans son livre Dieu seul est ma tendresse (éd. Œil). Voir aussi mon petit livre À Jésus par Marie (éd. des Béatitudes).

[4] Lettre aux Éphésiens 4, 13.