Famille et Eglise

La Famille de N

LA FAMILLE, COMMUNION DE PERSONNES POUR L’EDIFICATION DE LA SOCIETE

(Ce texte, revu, a été paru dans la Revue Alternative du Grand Séminaire Notre-Dame,  Avril-juin 2014 (année consacrée à la famille), trimestriel 3, No 123)

 

             Nous vivons dans un monde qui, graduellement, prend un virage sérieux. L’homme d’aujourd’hui décide vraiment de lâcher les dernières amarres qui le retenaient encore au Néolithique. Autrement dit, et pour parodier le Père Pierre Teilhard de Chardin, nous passons véritablement à un changement d’âge, qui est susceptible de nous faire prendre une extension ou de nous broyer. Progressivement, la science fait éclater le tout petit univers de l’Antiquité : notre société est dominée par le phénomène de la haute technologie et on parle déjà de village global. La science parait prendre le summum. Notre temps n’est plus celui où les Sages, du haut des tours, observaient l’oscillation des astres. Il n’est pas facile de dire que la grandeur de l’homme d’aujourd’hui réside dans sa participation aux combats où luttent ses semblables ; car la science, en dépit de sa bonté, promeut, à sa façon, l’individualisme, le culte de l’indifférence. Il découle de l’ère actuelle, peut-on aisément constater, à la fois une promotion et un écrasement de l’homme. L’humanité, écrivait déjà Bergson, gémit à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits[1] : ce qui risque d’avoir des conséquences qu’on ose à peine imaginer puisque les forces éthiques, qui pourraient diriger l’emploi des découvertes techniques et les subordonner aux fins d’une véritable communauté humaine, sont absentes[2]. Le monde bouge ; par contre, partant à des craintes, il s’éveille à des horizons que nos frères de jadis n’ont jamais connus (Père Teilhard). Il change de phase, c’est évident ; et pourtant, par ailleurs, l’homme semble ne pas changer, si bien qu’un coup d’œil sur le monde d’aujourd’hui actualiserait cette très ancienne inscription d’une tombe égyptienne d’il y a plus que 6.000 ans : « Nous vivons dans un âge pourri. Les enfants ne se respectent plus. Ils sont effrontés et impatients. Ils passent leur temps aux tavernes et n’ont aucune maîtrise d’eux-mêmes[3] ». L’enfant d’aujourd’hui, dirions-nous, ne sait pas assez que l’avenir, son avenir dépend de lui. Mais comment la famille d’aujourd’hui peut-elle être une source d’édification pour cette société allant à sa perte?

 

      Dans nos sociétés, le mariage entre un homme et une femme reste encore le lieu vérificateur d’une famille authentique ; car c’est le signe de l’amour de Dieu pour l’humanité et don du Christ pour son épouse, l’Eglise[4]. À ce sujet, deux récits bibliques soulignent la double finalité[5] de la société conjugale, où chacun met accent sur un aspect. Le récit yahviste, qui est plus ancien, souligne le mouvement de tout l’être qui porte l’homme à s’attacher à sa femme et crée entre eux un lien nouveau : le couple, « une seule chair », c’est-à-dire deux existences qui s’unissent pour n’en faire plus qu’une (Gn 2,18-24). L’autre sacerdotal, qui est plus récent, met davantage l’accent sur la vocation sociale du couple qui, par la bénédiction divine, s’ouvre au genre humain pour y accomplir sa part d’une tâche commune qui le dépasse : engendrer comme à leur image, prolongeant ainsi l’acte créateur de Dieu (Gn 1,27-28 ; 5,3).

    Dans les deux récits, l’homme et la femme sont faits « l’un pour l’autre ». Dieu les a créés pour être une communion de personnes, où chacun peut être une « aide » pour l’autre parce qu’ils sont à la fois égaux en tant que personnes (os de mes os) et complémentaires en tant que masculin et féminin. Dieu les a « mariés » de manière à ce qu’ils forment « une seule chair » (Gn 2,24). Le Pape Benoit XVI a donc raison de dire que la famille constitue la cellule première et vitale de la société. Patrimoine de l’humanité tout entière, elle est la valeur la plus chère et représente l’un des biens les plus importants pour les peuples[6]. Elle est irremplaçable car c’est l’union d’un homme et d’une femme puis leur engagement pour une meilleure société. Mais en quoi consistent ces engagements ?

      En ce qui a trait à la communauté conjugale, certains, comme saint Jean-Paul II, insistent sur l’enfant qui en est un don très précieux[7] ; tandis que d’autres, comme Mgr Ph. Delhaye, s’intéressent à la personne qui, étant une valeur en soi, est au sommet des valeurs dans l’ordre naturel (Genèse 1,28b ; Psaume 8,7). Pour la deuxième catégorie, la personne ne peut donc pas être considérée comme un moyen pour obtenir une fin[8]. Et cela peut se vérifier aisément ; car, de même qu’il peut exister des enfants engendrés sans amour, de même il peut exister des amours parfaites qui n’engendrent pas d’enfant. L’important devant Dieu, c’est la qualité de l’amour qui unit deux êtres. Par conséquent, l’un des engagements majeurs est donc l’amour mutuel, qui est appelé à être un reflet de l’amour absolu et indéfectible dont Dieu aime l’homme. En réalité, l’amour respecte et promeut dans le couple la dignité de chacun.

      Toutefois, cet amour doit s’inscrire dans la glaise du réel, et ceci pour l’édification de la société. Dieu, avons-nous vu, a voulu que le couple (homme et femme) marié soit l’origine et le fondement de la société humaine ; voilà pourquoi, en écho, le numéro 11 d’Apostolicam Actuositatem dit que la famille est la cellule première et vitale de la société. Elle est le berceau et le moyen le plus efficace pour humaniser et personnaliser la société. Ainsi, en vertu de sa nature et de sa vocation, elle ne doit pas être autiste. Elle doit s’ouvrir aux autres familles et à la société, encore plus à celles d’aujourd’hui afin qu’elle puisse y remplir son rôle social. Car :

    Face à une société qui risque d’être de plus en plus dépersonnalisante et anonyme, et donc inhumaine et deshumanisante, avec les conséquences négatives de tant de formes d’« évasions » - telles que l’alcoolisme, la drogue [du crime abominable de l’avortement et l’homosexualité dégoutant] -, la famille possède et irradie encore aujourd’hui des énergies extraordinaires capables d’arracher l’homme à l’anonymat, de l’éveiller à la conscience de sa dignité personnelle, de le revêtir d’une profonde humanité et de l’introduire activement avec son unicité et sa singularité dans le tissu de la société[9].

      Depuis Vatican II, tous les Papes qui se sont succédé ne cessent de convoquer toutes les familles à répandre les valeurs évangéliques. Devant cet appel pressant, lancé encore aujourd’hui par le Pape François, chaque famille est appelée à sortir de sa torpeur afin de devenir ce qu’elle est. Les familles d’aujourd’hui doivent savoir que, étant les véritables protagonistes de la politique familiale, elles doivent cultiver la conscience d’être les défenseurs des droits et des devoirs humains qui, trop souvent, sont lésés par les lois et les institutions étatiques. Elles doivent être conscientes qu’elles détiennent un rôle prépondérant dans la rénovation de la société et que, dans le cas contraire, elles risquent d’être les premières martyres des afflictions qu’elles se contentaient de constater avec indifférence.

      C’est par l’acte conjugal que deux personnes expriment leur amour. Autrement dit, l’acte conjugal est le langage charnel de deux êtres – homme et femme – qui se donnent réciproquement, totalement et définitivement. Il unit les conjoints jusqu’à susciter chez eux un autre don, car l’amour ne s’achève pas dans le couple. Ainsi, la relation conjugale devient le lieu d’une tâche humaine. Par elle, sont posées les conditions faisant d’eux des coopérateurs avec Dieu pour donner la vie à une autre personne humaine, continuité de l’acte créateur de Dieu et reflet de leur amour réciproque.

     Fruit du don mutuel des époux, l’enfant n’est pas, comme le disait Martin Heidegger, jeté dans le monde. Dès sa conception, il est confié à l’humanité. Cette humanité, c’est une mère et un père qui ont la mission de l’éduquer, le guider, le faire croître ; car, palestre des valeurs humaines et civiques, la famille est la première école, l’école fondamentale de la vie sociale. Elle est le foyer dans lequel la vie humaine nait et se reçoit généreusement et avec responsabilité, irremplaçable pour la sérénité personnelle et pour l’éducation des enfants[10]. La famille est également la première communauté ecclésiale où l’Evangile doit être transmis. Le Pape Paul VI disait qu’elle est le lieu où, n’ayant qu’un seul cœur et une seule âme (Ac 4,32), « tous les membres évangélisent et sont évangélisés ». Lumen Gentium 11et Gaudium et Spes 48§2 disent que c’est en s’aimant de charité que les époux deviendront saints.

       Communauté de vie et d’amour, la famille est appelée à prendre une part active et responsable à la mission de l’Eglise d’une façon propre et originale. Voilà pourquoi l’Eglise, à qui revient de droit cette tâche, ne cesse d’engendrer des familles chrétiennes, les éduquer et les édifier de telle sorte qu’elles puissent, à leur tour, édifier le Royaume de Dieu dans l’histoire, dans le quotidien de la vie.

      Le Fils de Dieu s’est incarné dans une famille, la sainte Famille de Nazareth (ainsi communément appelée), et y a grandi. Ce faisant, il n’a fait que redorer le blason de la dignité de la famille, dégradée par la faute de la famille originelle. C’est dans une famille qu’avait grandi la petite Thérèse de Jésus, le Pape Jean-Paul II, aujourd’hui canonisé. C’est d’une famille que vient notre bon Pape François. Le cardinal Langlois, nos Evêques, nos Prêtres, nos Législateurs, les personnes de bonne volonté qui s’évertuent de manière à rendre la société plus vivable… tous, ils viennent d’une famille où ils faisaient le premier apprentissage des vertus sociales et religieuses ; mais ils s’en vont tous ! L’avenir, disons-nous souvent, appartient aux hommes de demain ; or ces hommes de demain sont nos enfants d’aujourd’hui ; ils sont les sentinelles de l’avenir. L’édification authentique de la société ne dépend donc que des familles qui ont leur responsabilité. C’est, en conséquence, une nécessité qu’elles deviennent ce qu’elles sont appelées à être : des guides aidant les enfants à se former, de manière graduelle, pour l’action sociale et politique et le changement des structures ; et ainsi, leur permettre de découvrir leur vocation de rénover le monde à la lumière du plan de Dieu : édifier la société.

       Parfois, beaucoup pensent que l’idéal de la famille est la famille nombreuse. Plus il y a d’enfants, croit-on, plus c’est chrétien, pieux, sincère, fidèle, responsable, modèle... Et pourtant, un tel idéal basé dans le nombre d’enfants ne repose sur aucun fondement dans l’Evangile. Au contraire, la famille la plus sainte que la terre ait jamais portée est une famille avec un Enfant unique (la famille de Nazareth). Donc, ce qui compte, ce n’est pas le nombre des enfants, mais la qualité de l’amour qui engendre les enfants. Au final, que chacun s’examine sur la qualité de son amour envers sa femme, envers son mari, envers ses enfants, envers son père, envers sa mère ; amour qui leur permettra, chacun, de surmonter les problèmes, à guérir les blessures, combler les vides et ouvrir des chemins d’espérance[11]. Ainsi, par leur engagement actif et responsable, ou encore en soutenant de diverses manières ceux qui s’y consacrent essentiellement, les familles pourront édifier la société.

 

Sources consultées :

  1. BARTHELEMY-MADAULE Madeleine, Morale, Fernand Nathan, Paris, 1958.
  2. Bible de Jérusalem, Cerf/Verbum, Paris, 2001.
  3. GABOURY Placide, L’homme inchangé, les éd. De Mortagne, Ottawa, 1986
  4. Jean-Paul II, Familiaris Consortio, Ed. Vaticana, Rome, 1981.
  5. Mgr Ph. Delhaye, Dignité du mariage et de la famille, Coll. Unam Sanctam, 65, Cerf, Paris, 1967.
  6. Vatican II, Les seize documents conciliaires, Fides, Montréal et Paris, 1967.
  7. Ve Conférence générale de l’Episcopat Latino-Américains, Cerf, Paris, 2008.

 

 

Père Emmanuel FÉNÉLUS

Vicaire à Notre-Dame de la Délivrance

Fort-Liberté, Haïti (W. I.)



[1] Henri Bergson, à la fin des « Deux sources de la Morale et de la Religion », in BARTHELEMY-MADAULE M., Morale, p 13.

[2] Lucien Goldmann, Le Dieu caché, Gallimard, p. 42.

[3] Citée par GABOURY Placide in L’homme inchangé, Mortagne, Ottawa, 1986, p. 19.

[4] Aparecida, 433.

[5] L’Eglise parle de trois (3) finalités essentielles du sacrement du Mariage (1.- aide/amour mutuel, 2.- génération et éducation des enfants, 2.- remède à la concupiscence). La 3ème est l’expression de Genèse 2,24.  

[6] Pape Benoit XVI, Aparecida, 114.432.433.435

[7] Jean-Paul II, Familiaris Consortio  14.

[8] Cf. Mgr Delhaye, Dignité de la personne humaine, Y.M.-J. Congar, Paris, Cerf, p. 424.

[9] Jean-Paul II, Familiaris Consortio  43.

[10] Benoit VXI, Aparecida 114.

[11] Aparecida 118